En 2022, nous aurons le choix entre deux systèmes de violence, enrobés, comme il se doit, de mots agréables et de promesses sucrées.

Le premier système, propre au capitalisme, a été réinstallé à partir de 1983 et permet, depuis le “tournant de la rigueur”, la destruction de la société française par la violence de la déréglementation économique et sociale, de la contrainte monétaire, du libre-échange, de la libre circulation des capitaux. Cette violence engendre des inégalités criantes, de profondes fractures territoriales et une angoisse que la crise sanitaire est venue aggraver.

Nous le savons depuis belle lurette : les promesses des candidats du bloc oligarchique ne profitent qu’aux groupes sociaux, minoritaires, qui tirent profit des réductions fiscales et qui ne sont pas affectés par la réforme à venir des retraites ou par celle, réalisée, de l’allocation-chômage. Point d’illusions non plus sur les aides diverses et les “chèques” versés à ceux qui ne s’en sortent pas : il s’agit d’éviter que la misère soit trop visible et d’empêcher des explosions de colère.

Comme nul n’est dupe de ce système, les candidats et les communicants du bloc oligarchique nous tiennent un discours aussi usé que celui sur la “réduction des charges” : les inconvénients actuels sont préférables à la prise du pouvoir par l’extrême droite. Plutôt l’injustice que l’abolition d’un ordre garant des libertés ! L’argument est spécieux : c’est la violence du système économique et social qui a engendré la violence du discours populiste – laquelle favorise le maintien de l’oligarchie.

Nous aurions pu sortir de cette boucle avant la fin du siècle dernier si les socialistes et les communistes avaient dénoncé, à l’unisson du courant hétérodoxe, le piège de l’euro, les ravages du libre-échange, la négation européiste de la démocratie. Ils ne l’ont pas fait ou trop peu. Ils le paient aujourd’hui de l’indifférence ou du désaveu de leurs concitoyens.

Notre combat contre l’oligarchie ne nous porte pas plus qu’hier à accepter la violence de l’extrême droite. La xénophobie respectabilisée de Marine Le Pen et la radicalité vengeresse de la “reconquête” zemmourienne ont pour principal point commun la reprise des thématiques néo-libérales et le refus de dénoncer le carcan monétaire. Malgré son recentrage, la candidate du Rassemblement national reste figée dans son imposture : son programme est un exutoire ; il ne permet pas de briser la logique inégalitaire qui frappe durement l’électorat populaire. Candidat du parti Reconquête, Eric Zemmour radicalise certains points du programme xénophobe mais tente de lui donner une coloration historique et l’inscrit dans une “guerre des civilisations”, selon une obsession aussi étrangère à l’histoire de France qu’à notre civilisation.

Quant à notre histoire millénaire, le souci primordial est celui de l’unité, par le moyen de l’Etat – non la quête de l’identité, trop changeante pour qu’il y ait accord sur ce qui peut en être saisi. L’unité n’est pas une fin en soi, mais la condition de l’indépendance collective et de la paix civile, qui ne se conçoit pas sans un projet de justice sociale. Un candidat qui se présente pour mener sur le territoire national une guerre de civilisations, qui ne serait rien d’autre qu’une guerre civile, n’est pas dans le droit fil de notre histoire – c’est le moins qu’on puisse dire.

Selon Éric Zemmour, cette guerre de civilisations devrait conduire la France à s’appuyer sur son identité chrétienne pour affronter l’islam. La confusion volontaire entre l’expression de la croyance musulmane et la subversion djihadiste a été maintes fois dénoncée mais la mobilisation du catholicisme par Reconquête n’est pas moins problématique. Il est cependant difficile de répliquer car un militant politique n’a pas à qualifier une religion. Il faut par conséquent interroger les théologiens et les philosophes, ce que nous faisons régulièrement.

Quant au catholicisme, il me paraît pertinent de conseiller la lecture de l’article que Jean-Marie Salamito a consacré à Saint Augustin et la concorde des deux cités. L’évêque d’Hippone, qui officiait en un temps où le christianisme n’avait pas encore gagné toute l’Europe, affirme que les chrétiens et les non-chrétiens s’accordent sur la paix, parce qu’il s’agit d’une aspiration humaine. Il suffit que la paix soit maintenue et la liberté de culte respectée – ce qui suppose la neutralité du pouvoir – pour que les chrétiens reconnaissent l’autorité temporelle et les lois qu’elle édicte. Ces principes peuvent être appliqués dans les sociétés chrétiennes comme dans les sociétés qui connaissent une plus ou moins grande diversité culturelle. Libre aux chrétiens de voir dans la paix terrestre un chemin vers la paix céleste mais les incroyants doivent quant à eux reconnaître que la visée chrétienne de la cité de Dieu est la garantie concrète et permanente d’un métier de citoyen rigoureusement exercé.

La fièvre lepéniste avait conduit à repenser la nation. L’offensive islamiste suscite des travaux décisifs sur la laïcité. Le mythe zemmourien de la guerre des civilisations nous fera mieux comprendre l’histoire de l’Europe et du monde…

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Editorial du numéro 1223 de « Royaliste » – 20 décembre 2021