Maintenant que nous avons pris quelque distance par rapport à l’événement, nous pouvons réfléchir sérieusement au caractère spectaculaire du bicentenaire de la mort de Louis XVI, et à ce qui s’est révélé à cette occasion, quant à la persistance du sentiment royaliste dans notre pays.

L’importance donnée à cette commémoration par les médias a souvent été considérée comme une surprise, heureuse selon les uns, agaçante pour d’autres. Fidèle à notre attitude face aux phénomènes médiatiques, nous nous garderons de tirer des enseignements politiques de la surabondance d’images et de commentaires provoqués par l’anniversaire du 21 janvier 1793.

Même si les journalistes sont sensibles comme les autres citoyens aux tragédies de l’histoire, la logique des médias est indifférente à la nature et à la portée de ce qu’elle montre – passé ou présent, roi, pape ou président. Une semaine durant, Louis XVI a été à la mode parce que la commémoration de sa mort se prêtait à une mise en scène facile et rentable : la tragédie révolutionnaire est un sujet émouvant et familier, elle permet d’organiser des débats manichéens entre « royalistes » et « républicains », elle peut être illustrée par des images attendues et frappantes – celles d’une foule recueillie, celle de contestataires invoquant les mânes de Saint-Just… Le lendemain, tout est déjà balayé.

ATTITUDES

Il est difficile de rester impassible, face à la pression médiatique. Il y a toujours de bonnes raisons de se prêter au spectacle ou de contribuer à son déploiement. Faire parler de soi, n’est-ce pas servir la cause, lui redonner audience et… légitimité ? Tel est le piège dans lequel certains royalistes de conviction ou de circonstance se sont engouffrés, au moment même où la classe politique commence à s’en retirer.

Notre attitude a été toute différente : nous avons été présents dans les médias, considérés comme moyen d’expression et non comme pouvoir légitimant, pour inciter à la réflexion, pour rappeler la volonté d’apaisement manifestée par le roi sacrifié, pour exposer la tradition politique des capétiens et leur souci d’unité de la nation tout entière, pour souligner, aussi, qu’une messe n’était pas une manifestation politique et que les royalistes juifs, orthodoxes, protestants, musulmans, agnostiques ou athées commémoraient la mort du roi hors des lieux de cérémonies catholiques.

Ces précisions indispensables allaient à rencontre du schématisme historique ambiant et de la présentation simpliste, voire caricaturale, du sentiment royaliste. De nombreux journalistes (1) nous ont permis de les donner, et de rejoindre ainsi la Famille de France dans son souci d’une commémoration accomplie dans un souci de recueillement et dans un esprit de réconciliation.

Il reste que l’écho médiatique, aussi amplifié et déformé soit-il, renvoie quelque chose d’une réalité qui reste difficile à saisir. Quant à celle-ci, les sondages publiés à l’occasion du 21 janvier sur le procès de Louis XVI et sur les chances de la monarchie en France ne sont d’aucun secours : les pourcentages obtenus, sans étude rigoureuse de l’opinion publique, per mettent seulement de relever la trace d’un sentiment royaliste dont la compréhension relève de la sociologie et de l’analyse politiques.

Témoins et acteurs de l’événement, nous ne sommes pas les mieux placés pour en apprécier la portée. Mais nous pouvons cependant avancer une hypothèse et souligner trois risques. Il est probable que l’importance des cérémonies du 21 janvier soit un signe, parmi d’autres, de la quête d’une symbolique historique et politique. Cette quête s’inscrit dans notre crise collective d’identité, qui résulte notamment de l’effondrement du marxisme, de l’affadissement et des impasses de la tradition républicaniste, ainsi que de l’optique gestionnaire qui a prévalu dans les gouvernements de gauche. Comme partout en Europe, cette crise d’identité favorise la réévaluation du passé et le réveil de diverses nostalgies. D’où les risques qui pèsent plus que d’ordinaire sur la tradition royaliste :

– celui de la fuite dans un passé idéalisé, dénoncé il y a quelques années par le comte de Paris, et qui enfermerait la fidélité dynastique dans une pose réactionnaire.

– celui de l’imposture extrémiste, que résume aujourd’hui le personnage de Jean Raspail, partisan depuis vingt ans du nettoyage ethnique de la France et par conséquent étranger à sa double tradition monarchique et républicaine.

– celui de l’autosatisfaction des royalistes authentiques et des princes, au vu des foules venues place de la Concorde et aux diverses messes du 21 janvier.

Conclusions ? Le retentissement du 21 janvier n’assure pas l’avenir du royalisme. Contre la nostalgie de l’âge d’or, le royalisme doit être politique ou ne sera rien. Contre le quiétisme mondain, que rassurent les bénédictions de prélats catholiques (2), il doit être engagé dans le débat civique et se garder des hallucinations extrémistes. Enfin, le royalisme ne saurait garder pertinence et crédit si la famille de France ne remplit pas son devoir d’état.

La route est encore longue, mais nous sommes en chemin.

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(1) Il importe de distinguer soigneusement le spectacle médiatique et le travail journalistique

(2) Nous y reviendrons…

Editorial du numéro 594 de « Royaliste » – 8 février 1993