Les statisticiens nous disent que les Français ont un moral d’acier. Pourtant, des foules nombreuses et variées descendent dans la rue pour exiger une amélioration de leurs conditions de vie, tandis que le chômage et la pauvreté continuent de frapper des millions de nos concitoyens.

Statisticiens, à l’aide ! Et surtout vous, chers amis de Pénombre (1), expliquez-nous, s’il vous plait, la raison du décalage qui semble exister entre l’excellent moral des ménages et les manifestations de mécontentement et de révolte qui se multiplient dans notre pays.

Qu’apprenons-nous en effet le 5 janvier dernier en lisant Le Monde ? Que « le moral des ménages n’a jamais été aussi bon en France ». En effet, « l’indicateur résumé d’opinion des ménages de l’INSEE » fait état d’une augmentation de + 3 en décembre 2000. Plus précisément, on nous informe que « les ménages sont très optimistes sur leur niveau de vie, tant pour le passé récent que pour le futur proche. Leur opinion continue aussi de s’améliorer concernant leur propre situation financière passée, présente et à venir ». De plus, « l’opportunité d’acheter a nettement rebondi en décembre », et « l’opportunité d’épargner a elle aussi progressé ». L’enquête « révèle en outre une nouvelle amélioration des perspectives d’évolution de l’emploi dans les prochains mois ».

Il est curieux que les ménages voient s’améliorer leur situation passée. Comment peut-on considérer qu’une situation financière qui a été médiocre ou détestable a été meilleure qu’on ne l’avait vécue, sinon par une reconstitution optimiste ? Un découvert bancaire reste un découvert, nom d’un chèque en bois ! Et son remboursement, qui efface la situation passée sans l’avoir améliorée, pèse sur le présent.

Cela dit, je ne conteste pas la vision optimiste de l’emploi (les chiffres l’indiquent depuis plusieurs mois) mais je suis quelque peu surpris par cette double « opportunité » de dépenser et d’épargner, à moins que cette attitude généralement contradictoire ne soit due, là encore, à ces bonnes intentions qu’on prend lorsqu’on voit la vie en rose. Ce qui est souvent le cas pendant la période des fêtes.

Je me demandais s’il fallait corriger d’une variation saisonnière les données de l’INSEE lorsque j’appris (Le Monde du 7 février) que l’indicateur « mesurant la confiance des Français » a battu un nouveau record (+7%) en janvier et s’est établi à un niveau jamais atteint depuis janvier 1987, date de la création de cette enquête.

Il est précisé que cet indicateur d’opinion est « calculé à partir du solde des réponses optimistes et pessimistes aux questions qui sont posées aux Français sur leur environnement économique et sur leur situation financière ». Ce « solde » est sans aucun doute incontestable d’un point de vue arithmétique. Mais il est permis de se demander ce qu’on mesure précisément lorsque, dans un couple, le mari est un chômeur criblé de dettes qui juge que la conjoncture générale est bonne, tandis que sa femme, qui vient de faire un coup de bourse, s’attend d’un jour à l’autre à une catastrophe économique. Si nous ajoutons deux enfants (une grande fille qui entre à l’ENA, un garçon qui vivote de commerces plus ou moins licites), le résultat des additions et des soustractions paraît, pour un seul ménage, pour le moins énigmatique.

Certes, le calcul résulte d’un sondage portant sur un nombre significatif de ménages. Mais comment relier l’euphorie calculée par les statisticiens de l’INSEE, à cet autre indicateur, publié à la suite du premier, qui fait apparaître une baisse du « climat des affaires » dans la zone euro ? La France, qui fait partie de cette zone, serait-elle miraculeusement épargnée ? En ce cas, comment expliquer que le moral d’acier des ménages s’accompagne de manifestations diverses et massives de mécontentement, en décembre et en janvier ? Les professions judiciaires sont en pleine révolte, les fonctionnaires sont en colère, les salariés du privé exigent des augmentations de salaires, la police est au bord de l’explosion, les cadres n’en peuvent plus, la détresse paysanne est patente (2) mais les Français ont « confiance » ! Même lorsqu’ils comptent le nombre des chômeurs, le nombre des bénéficiaires du RMI, le nombre des travailleurs pauvres. Et même lorsqu’ils observent que le taux de suicide (un des plus élevés d’Europe) ne faiblit pas.

D’un côté, on enregistre le solde des opinions, donc des impressions, supputations et autre réactions à divers « climats », privés, professionnels mais aussi aux effets de miroir provoqués par les médias : nous avons sans doute meilleur moral lorsque les médias disent que notre moral est excellent. De l’autre, on observe empiriquement une montée de la colère. Même si celle-ci reste minoritaire, rien ne dit que cette minorité de grévistes et de manifestants ne fera pas basculer la situation. Dès lors, à quoi bon procéder à des caricatures de votes, qui permettent seulement d’estimer des estimations portant sur des évolutions aléatoires ? La classe dirigeante est abusée par ces chiffres rassurants. Rien n’est pire que l’optimisme qui fait perdre le sens du danger.

 

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(1) Pénombre est une lettre d’information consacrée aux nombres, et qui publie des études sur les constructions statistiques et leur présentation dans les médias. http://www.penombre.org

(2) cf. la remarquable enquête publiée par Télérama, n° 2664, 3-9 février 2001.

 

Article publié dans le numéro 766 de « Royaliste » – 19 février 2001