Le vieux clivage français entre la droite et la gauche s’est universalisé. Pourtant, on a souvent affirmé que cette division bi-séculaire était dépassée et la Nouvelle Action royaliste, comme tous les mouvements gaulliens, a toujours voulu se situer au-delà et ailleurs. Marcel Gauchet nous invite à repenser la question.

Le conflit entre les tendances politiques est une donnée permanente des sociétés, qui s’est renforcée lorsqu’elles ont adopté le suffrage universel. Cette conflictualité suscite deux réactions qui sont liées : la volonté de dépasser les divisions pour trouver l’unité ; la nécessité de se situer sur l’échiquier politique. Cette mise en situation personnelle dépend de la manière dont on envisage le dépassement du conflit et, souvent, de la situation sociale dans laquelle on se trouve.

Les citoyens engagés par leur vote, par leur militantisme ou par les responsabilités qu’ils exercent, sont à la fois des acteurs du jeu politique et des observateurs trop impliqués pour analyser objectivement des situations momentanées et des mouvements historiques qu’on peut se représenter de différentes manières. La vie politique mêle en effet, dans des proportions variables, des luttes de classes, des conflits de représentation et des affrontements entre personnes mues par la volonté de puissance. Pour y voir clair, nous bénéficions du point de vue de ceux, philosophes, sociologues, qui se placent en situation d’extériorité pour nous faire voir tout ce qui nous échappe. Ainsi Marcel Gauchet, qui reprend le lancinant problème du clivage droite-gauche (1) et qui nous permet, en un moment d’extrême confusion, de réviser nos analyses et nos représentations.

Quant à l’histoire, il faut d’entrée de jeu corriger la perspective. Ce n’est pas la Révolution française qui a engendré l’affrontement entre la droite et la gauche : il s’agit là d’un “faux départ” car, au sein des assemblées révolutionnaires, la délibération réunit des volontés individuelles en vue de l’expression d’une Volonté générale qui ne doit pas être entravée par des factions. Celles-ci existent, bien entendu, mais la droite et la gauche que l’on distingue en même temps que leurs subdivisions sont, aux yeux des révolutionnaires, en contradiction avec l’idéal de la Représentation nationale.

Le clivage se crée au tout début de la Restauration lorsque, le 7 octobre 1815, la majorité ultra-royaliste s’installe à la droite des chambres, face aux modérés. On verra apparaître une gauche – les Indépendants – après les élections de 1817 mais elle a été précédée en 1816 par le groupe des Constitutionnels qui incarnent l’esprit de compromis. D’où un paradoxe appelé à un très riche avenir : “Il y a une droite et une gauche parce qu’il y a un centre”, ce qui établit une forte différence entre le parlementarisme français et le parlementarisme britannique qui repose quant à lui sur un conflit à deux acteurs – whigs et tories puis travaillistes et conservateurs. C’est également sous la Restauration qu’apparaît l’une des caractéristiques majeures du débat national : sous la simplicité du clivage, la diversité des tendances. Dès avant 1820, on voit apparaître une extrême droite et une extrême gauche, un centre droit et un centre gauche. Chaque tendance compte déjà de subtiles nuances mais surtout, le gouvernement qui ne peut seulement s’appuyer sur le centre doit trouver des alliés chez les modérés de la droite ou de la gauche.

L’avantage du clivage droite-gauche, c’est qu’il offre à chacun une claire représentation de la confrontation politique sans rien perdre de la complexité du positionnement des sous-tendances. Et l’on vérifiera, tout au long de l’histoire du parlementarisme, que la richesse de la palette politique permet l’intégration des forces qui récusent le système mais qui peuvent venir s’installer à l’un des extrêmes et le contester de l’intérieur dans un débat où la violence des paroles prononcées à la tribune et sur les bancs évite, la plupart du temps, la violence de rue.

La dynamique intégratrice du parlementarisme s’est accompagnée, pendant plusieurs décennies, d’un glissement des grandes forces politiques de la gauche vers la droite sous la pression des partis récemment intégrées : les monarchistes libéraux sont éliminés par le parti républicain, puis le parti radical qui était à gauche face aux modérés “opportunistes” est déporté vers la droite par l’arrivée des socialistes qui sont poussés de l’extrême gauche vers la gauche par les communistes. Mais le glissement s’arrête là car le Parti communiste n’a pas été débordé par sa gauche puisque les gauchistes ne sont pas entrés au Parlement après 1968. La faiblesse de la représentation parlementaire de l’extrême droite n’a jamais pu entraîner un mouvement inverse – de la droite vers la gauche des assemblées.

Les clivages parlementaires valent pour le pays tout entier, qui vit la bipolarisation dans le souvenir de la Révolution française. Cependant, après 1848, on se représente un affrontement des Rouges contre les Blancs et cette opposition a subsisté dans certaines régions du Midi jusque dans les années cinquante du siècle dernier. Mais quand toute la représentation nationale s’affirme républicaine après la défaite du parti monarchiste et le Ralliement, c’est le clivage droite-gauche qui s’impose.

Comme l’explique Marcel Gauchet, ce clivage donne au conflit une définition stable, dégagée de cadres idéologiques trop rigoureux. Cette souplesse dogmatique permet d’accueillir et d’intégrer toutes les évolutions possibles des groupes et des sous-groupes partisans. “L’incomparable puissance de la droite et de la gauche, c’est d’être des notions indéfiniment ouvertes, toujours susceptibles d’enrichissement ou de renouvellement sémantique”. C’est pourquoi on cherche sans jamais la trouver une pure essence de la Droite et de la Gauche qui sont, par-delà leurs formes conjoncturelles, des “notions-mémoires” qui intègrent tous les conflits depuis 1789 dans une même histoire – celle de la lutte des mêmes contre les mêmes.

Cette image de la lutte centrale, permanente et décisive a intégré toutes les formulations conflictuelles : l’ordre et le mouvement, les rouges et les blancs, les monarchistes et les républicains et même les bourgeois et les prolétaires puisque les partis de classe – et plus particulièrement le Parti communiste qui se disait à l’avant-garde de la classe ouvrière – se sont finalement inscrits dans le clivage droite-gauche. Cette structuration du combat politique masque cependant un profond remaniement du républicanisme issu de la Révolution française. Marcel Gauchet peut écrire que dans notre pays “la démocratie a dû se constituer contre la République”. La République des républicains conçoit en effet la Représentation nationale comme l’expression d’une collectivité politique débarrassée de toutes les sociétés particulières – factions, corporations – et soudée par la Volonté générale. Or la formation de partis politiques liées aux dures réalités de la lutte des classes ruine l’unicité de la Représentation et installe dans les assemblées parlementaires l’irréductible complexité des affrontements entre les groupes – officiellement reconnus en 1910. Le député français est député de la Nation, il est libre de son vote puisque le mandat impératif est proscrit mais il est généralement membre d’un parti et affilié à un groupe qui impose la discipline de vote. Tel est le paradoxe qu’il lui faut assumer.

L’autre ruse de la dialectique droite-gauche, c’est l’existence d’un centre qui est à la jointure des tendances internes aux partis de droite et de gauche. L’affrontement bipolaire n’engendre pas le bipartisme mais au contraire une fragmentation partisane qui produit sous la IIIe République de fragiles équilibres parlementaires. Mais il faut aussi observer avec Marcel Gauchet que, dans les années trente, le Parlement est lui-même central dans le débat politique national puisque l’influence idéologique des extrêmes – le Parti communiste, l’Action française – est importante dans le pays mais trop faible dans les assemblées pour effacer le clivage droite-gauche. Réactionnaires ou révolutionnaires, les utopies politiques animent les rues mais les gouvernements successifs opèrent généralement au centre – et ce décalage entre la rue et la Chambre alimente un antiparlementarisme remarquablement impuissant.

La recherche d’un centre marque encore la IVe République, où le parti charnière constitué par le Parti radical fait défaut, et les débuts de la Ve République quand le centrisme jette ses derniers feux avant de disparaître. Mais le clivage droite-gauche continue de structurer le débat politique après 1958 sans qu’on parvienne à trouver une nouvelle formulation des conflits politiques et sociaux. Comme d’autres, nous avons présenté des analyses selon les familles d’esprit, ce qui ne marque pas de pertinence mais les distinctions de ce type ne parviennent pas à rendre compte de la structuration effective du champ politique. Les traditions politiques, sous leur apparente continuité, sont en effet très évolutives – pensons à la tradition royaliste ! La structuration politique intègre, comme l’ont montré André Burguière et Jacques Revel, un système idéologique, un système électoral et un système gouvernemental qui connaissent leurs propres contradictions internes. Tous ces facteurs et toutes ces discordes perturbent les citoyens et troublent les électeurs qui peuvent, en désespoir de cause, se définir selon le clivage droite-gauche pour deux raisons : il est abstrait, en ce sens qu’il échappe aux dénominations partisanes et intellectuelles ; il offre à chacun la possibilité d’une identification symbolique. Sur ce second point, la démonstration de Marcel Gauchet mérite un débat, qui pourrait avoir lieu lors de la présentation du livre aux Mercredis de la NAR.

Les réflexions de Marcel Gauchet, ici brièvement évoquées, remontent à trente ans et leur reprise dans un nouveau livre est suivie d’une postface consacrée à l’analyse des bouleversements récents : effondrement du communisme, crise de la social-démocratie, écologisme, populisme… Marcel Gauchet décrit le “brouillage à gauche” et le “brouillage à droite” qui font perdre de vue le clivage bi-séculaire mais qui, selon lui, ne le font pas disparaître. Moins le clivage droite-gauche est visible, plus il est enraciné car la contradiction est désormais installée “à tous les niveaux de l’expérience démocratique”. La contradiction est au cœur du libéralisme où la tendance démocratique s’oppose à la tendance oligarchique mais elle marque aussi le conservatisme, où s’affrontent deux conceptions de l’autorité. Le socialisme, quand il réapparaîtra, verra s’opposer le désir d’émancipation au besoin de participation. Que ces conflits s’inscrivent ou non dans le clivage droite-gauche, il faudra retrouver un point d’équilibre, une centralité.

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(1) Marcel Gauchet, La droite et la gauche, Histoire et destin, Gallimard, Le Débat, 2021. Toutes les citations sont de l’auteur.

Article publié dans le numéro 1222 de « Royaliste » – Décembre 2021