Lors des discussions préparatoires au colloque, une évidence m’est immédiatement apparue : sans avoir à l’esprit une définition précise de la doctrine, tous les participants utilisaient les mots et les expressions qui appartiennent au langage utilisé par les doctrinaires et les historiens des doctrines. Il me suffira donc de les remettre en ordre, non sans avoir souligné au préalable un second point important : tous les termes employés lors de notre travail préparatoire sont, depuis trente ans, catalogués comme « politiquement incorrects ». Par exemple : héritage, tradition, transmission, autorité, et bien sûr doctrine.

 

Le fait que ces mots sont considérés comme incorrects procède d’une crise générale de la vérité qu’il serait trop long d’analyser ici. Je dirai simplement qu’elle provient pour une bonne part d’une réaction aux grands discours idéologiques qui ont marqué le 20ème siècle – tout particulièrement l’idéologie marxiste mais aussi le freudisme, le nationalisme puis l’ultralibéralisme. Sans porter ici le moindre jugement sur la pertinence de ces conceptions générales de l’homme et du monde, il importe de relever que les disciples les plus sommaires de Karl Marx (ou de Maurras à l’autre extrême) ont jeté la confusion dans les définitions respectives de la doctrine et de l’idéologie – la construction idéologique étant toujours l’affaire des ennemis de la vérité doctrinale pure et dure.

D’où la nécessité d’une mise au point préalable.

1/ L’idéologie : définition et fonctions

L’idéologie est un discours sur le monde, c’est une mise en système d’un monde réduit à une seule idée directrice : la lutte des classes, la pulsion sexuelle, la loi du marché… L’idéologie entend expliquer la totalité du mouvement historique des sociétés, depuis les origines, et donne le sens de l’action militante accomplie au présent car elle éclaire l’avenir jusqu’à la fin des temps. Par exemple, dans les années cinquante du siècle dernier, une grève dans une usine d’automobile trouvait sa source et sa dynamique dans la conviction qu’elle s’inscrivait dans la lutte des classes en vue de la dictature mondiale du prolétariat.

Cette conviction militante, avec son catéchisme et le culte de ses héros sanctifiés, évoque un foi religieuse. L’idéologie ressemble à une religion car elle mêle une analyse d’apparence scientifique (la référence à une vérité à l’œuvre dans l’histoire) à une forte croyance. Mais il ne s’agit que d’une apparence car le discours idéologique est le contraire d’une parole religieuse. La religion se réfère à une vérité révélée alors que l’idéologie se produit elle-même. Le discours idéologique est engendré par un penseur et répandu par ses disciples, il fait référence à ses propres a priori et forme un système clos qui le rend difficilement réfutable mais très vulnérable : l’idéologie est un bloc de marbre qui finit par tomber en fine poussière tout à coup, lorsque la croyance initiale s’accompagne de contrainte puis s’efface complètement devant la coercition. Ne reste que la peur dont on se libère par la révolte ou par la révolution dès que le système coercitif s’affaiblit.

Mais tant que le système fonctionne, il se donne pour vérité absolue et il est imposé comme tel aux disciples : ce qui est hors de la vérité absolue n’est qu’une erreur absolue, contraire au progrès historique qui apporte la promesse d’un bonheur réalisé sur terre grâce au Plan, grâce à la libération du Désir, grâce au Marché… L’idéologie conduit à l’élimination de ceux qui la contestent (par liquidation physique, par réduction au silence) car ces contestataires retardent l’accomplissement du processus historique et l’avènement de la vérité.

L’idéologie est un guide pour l’action, mais ne concerne que des collectivités politiques plus ou moins vastes : parti politique, groupe extrémiste, appareil étatique conquis d’une manière ou d’une autre par les tenants d’une idéologie. Parce qu’elle ressemble à une religion, l’idéologie peut mobiliser et mettre en mouvement de larges masses, devenir cause de révolutions, bouleverser le cours de l’histoire du monde. L’efficacité de l’idéologie est certaine, mais elle est très limitée dans le temps par rapport à l’histoire millénaire ou plurimillénaire des religions et par rapport à la permanence souvent impressionnante des doctrines.

Lorsque la croyance se retire comme une marée descendante, on s’aperçoit que la pensée initiale n’avait pas pénétré les esprits – mais seulement les slogans réducteurs imposés par la propagande. Mais il y a bien une pensée initiale – celle de Karl Marx, de Sigmund Freud, d’Adam Smith – qui s’était édifiée en doctrine. Cette pensée originelle reparaît dans les époques de basses eaux idéologiques, par exemple la pensée marxienne aujourd’hui tandis que le discours ultralibéral voile et déforme la pensée des économistes classiques. Les doctrines politiques et religieuses peuvent donc se dévoyer en idéologie, produire des totalitarismes et diverses manifestations, le plus souvent violentes, de fanatisme. Point n’est besoin de citer d’exemples – ils surabondent et démontrent, si besoin était, que l’activité pensante n’est pas dépourvue de terribles dangers.

Tout en gardant les sanglantes dérives sectaires et inquisitoriales à la mémoire, le domaine doctrinal mérite d’être réhabilité.

2/ La doctrine : composantes et effets.

Le plus simple est de partir de la définition donnée par Littré. Une doctrine c’est :

« 1° L’ensemble des dogmes, soit religieux, soit philosophiques, qui dirigent un homme dans l’interprétation des faits et dans la direction de sa conduite. »

Quant à l’étymologie, il est intéressant de noter que doctrine vient du latin doctrina, de doctum et docere qui signifie enseigner.

Ainsi :

La doctrine est un enseignement, c’est-à-dire une méthode pour « faire connaître » et pour « faire savoir en donnant des leçons », toujours selon le Littré. On peut ajouter que le mot étant dérivé du latin insignare et signum (signe) l’enseignement n’est pas nécessairement donné sous la forme d’un cours : il peut se faire par gestes et par signes. L’enseignement est tout à la fois abstrait et concret, théorique et pratique. Quant à ce couple de mot, on se gardera de prendre la posture « réaliste » dont beaucoup se targuent aujourd’hui. Aux « pragmatiques » de toutes obédiences, il suffit de rappeler qu’il faut beaucoup d’abstractions mathématiques pour qu’une fusée touche concrètement la lune, au point qui a été visé. Pas de bonne pratique sans juste théorie.

Il ne faut donc pas craindre d’affirmer une doctrine même si l’on définit précisément cette doctrine comme l’enseignement d’un ensemble de dogmes. « Dogme » est un mot qui fait peur, dans la mesure où il évoque des vérités religieuses proclamées et imposées à une foule de croyants soumis. Tel n’est pas le sens du mot : le dogme est tout simplement un point de doctrine que l’on tient pour certain et décisif. La dogmatique, pas nécessairement religieuse, est à l’opposé de connaissances acquises sur un mode spontanéiste, par contact avec un réel dont l’individu pourrait faire naturellement et rapidement l’expérience.

Puisque la doctrine est un enseignement, il importe de savoir qui énonce la matière doctrinale. Des professeurs, des maîtres sans aucun doute. Encore faut-il qu’ils aient l’autorité nécessaire pour dispenser cet enseignement.

L’autorité a mauvaise presse : on songe aux hurlements de l’adjudant dans la cour de la caserne, on la confond avec un pouvoir d’intimidation et de contrainte. C’est là encore se tromper sur le sens des mots : autorité vient du latin auctoritas, dans lequel nous discernons l’auctor, l’auteur. L’auteur n’est pas seulement le créateur d’une œuvre littéraire ou musicale, ou alors en un sens qui déborde largement le monde des arts : l’auteur est quelqu’un qui augmente (du latin augere) de manière très générale : l’auteur est celui ajoute du sens à une entreprise par son propre travail d’interprétation et d’élucidation d’une pensée, par l’amélioration, par le perfectionnement qu’il apporte à une technique, à une pratique sportive.

Tel est le travail de l’auteur, qui fait ainsi reconnaître son autorité par la démonstration de ses capacités et de ses talents. Cet auteur peut être créateur et transmetteur d’une doctrine dans la mesure où, au sens premier, l’auteur est celui qui authentifie – du grec authentès qui signifie : « être maître de », être l’auteur véritable et véridique.

C’est dire que l’authenticité est tout le contraire de ce que croient les lecteurs romantiques de Heidegger ou, plus familièrement, les admirateurs de José Bové et des aimables campeurs du Larzac : l’authenticité n’est pas naturelle, elle ne se révèle pas spontanément au terme d’une promenade dans un champ de Narcisse. Lorsqu’on se laisse aller à ces naïveté sympathiques, ce n’est pas la « vérité vraie » qui est au bout du chemin, mais la croyance idéologique et son système de contrainte qui s’abat sur ceux qu’on appelle ces temps-ci les « vraies gens ».

Dans le domaine doctrinaire, l’auteur, défini comme maître qui apporte un enseignement riche de sens, occupe une certaine place dans une institution : certains philosophes de génie font école, au sens où ils fondent une école et font des disciples, de même que des peintres, des architectes…Mais certains maîtres sont plus simplement des disciples authentiques, qui enseignent dans une école les vérités qu’ils ont préalablement reçues et qu’ils peuvent enrichir à leur tour : nous sommes dans le domaine de la transmission de l’héritage doctrinal, qui ne va pas sans discussions, inflexions – mais aussi déviations ethérésies. On notera que le dialogue du maître et du disciple et les discussions scolaires ne font pas perdre de temps lorsque les échanges sont bien menés. Déjà, Aristote disait que l’on est tour à tour enseignant et enseigné – sans qu’il soit besoin d’une révolte anti-autoritaire pour établir cette relation permanente.

La dialectique qui se déploie dans les diverses écoles signifie que toute doctrine a son histoire : celle de l’origine réelle ou supposée, de son affirmation dans une époque donnée, de son déploiement au fil du temps, de la manière dont elle a été reçue, interprétée, trahie et retrouvée. Toute doctrine est mémoire d’elle-même – ce qui suppose une part d’oubli. Une mémoire qui n’oublie rien est celle d’un esprit malade, c’est une mémoire étouffante qui empêche de vivre. Mais il y a une mémoire de l’oubli – des faits et des vérités oubliés qui reviennent en mémoire en diverses occasions et selon différents chemins.

Le jeu de la mémoire et de l’oubli qui existe dans l’esprit de chacun s’observe aussi dans les doctrines.

Chacune se donne pour vérité. Encore faut-il préciser de quoi l’on parle. La vérité, ce peut être la veritas des latins, la vérification précise, expérimentale, qui évoque le travail du géomètre et le Bureau de vérification des poids et mesures. Mais il y a aussi la fine vérité grecque, qui se nomme aléthéia : c’est ce qui ne tombe pas dans le fleuve d’oubli, dans le Léthé. Au delà des justes pesées romaines, les Grecs nous disent que la première chose à ne pas oublier, c’est le Juste en tant que tel, c’est la justice elle-même.

Une doctrine est une juste visée, ou du moins une tentative pour viser juste, ce qui implique un inlassable travail de rectitude, de rectification de soi-même et des autres, de soi-même par les autres, et de tous les tenants de la doctrine quant à ce qui est recherché.

Cet effort lucide est constant constitue l’essentiel du mouvement de la tradition. Au contraire de la coutume figée, qui oblige à une inlassable répétition du passé, la tradition est en effet un mouvement permanent de transmission de pensées, de savoirs, de manières d’être. Ces manières d’être ne sont pas seulement des postures intellectuelles et des attitudes esthétiques mais, selon Aristote, des manières de porter ses armes et ses vêtements. Il y a une vérité dans l’apparence, même si la belle apparence n’est pas le signe de rectitude. Par exemple, Descartes est selon Péguy « ce cavalier partit d’un si beau pas » qui n’arriva nulle part malgré son discours sur la méthode – sur le chemin (odos) supérieur…

Quant à la tradition, la bonne méthode n’est pas dubitative mais critique. Toute tradition est critique de ce qu’elle transmet. Il ne s’agit pas d’énoncer un principe, mais d’indiquer un souci constant de discernement (critique vient du grec krinein, discerner), qui ne s’exprime pas dans la volonté de répéter plus exactement les gestes passés mais de se guider dans le voyage d’aujourd’hui à demain. Dans une certaine mesure, le projet reconstitue le trajet historique et retravaille la mémoire dans l’oubli plus ou moins volontaire ou dans la redécouverte des vérités oubliées.

Cette critique est étrangère au travail de dénonciation et de déconstruction qu’inspirent les fausses lucidités : elle est méthodique, elle vise le maintien dans le droit chemin.

Le fait que la doctrine s’enseigne dans une institution permet dans une certaine mesure de garantir sa rectitude et sa conservation patrimoniale : la doctrine peut faire l’objet de lois (par exemple sur le statut des enseignants), de décrets et de circulaires administratives sur le contenu des enseignements et sur la manière de les enseigner, sur les examens et concours. L’institution évite la dérive idéologique (elle incite à la rectitude), l’enseignement porte sur une multiplicité de doctrines et apprend la discussion, favorisant ainsi la pensée libre.

Il y a donc une légalisation de la doctrine qui ne peut se justifier que par la publication de dispositions juridiques émanant d’un gouvernement légitime – la légitimité étant un concept nécessairement réservée au pouvoir politique.

La légitimité est fonction du droit, du service rendu à une collectivité historique, du consentement populaire librement exprimé : c’est selon cette légitimité que le pouvoir peut donner force à la loi. La légitimité est de l’ordre juridico-politique.

La doctrine est du domaine de la vérité, qui doit échapper à la contrainte de quelque pouvoir que ce soit (« la force (…) ne fait rien au royaume des savants » dit Pascal) dans la mesure où la vérité est l’idéal de la Raison, idéal jamais complètement réalisé puisque nous ne cessons de découvrir nos origines, puisque nous ne parvenons jamais à inscrire la totalité du réel dans une pensée véridique ni à prévoir de façon tout à fait juste l’avenir.

La doctrine est une discussion infinie avec les autres et avec soi-même, qui modifie le doctrinal au fur et à mesure que nous l’affirmons.

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Communication au colloque « Saumur, la doctrine », organisé à l’Ecole Nationale d’Equitation les 4 et 5 avril 2004 à Saumur.