Que savons-nous de la crise ? Pauvreté dans les rues de New-York, endettement et misère du tiers monde, chômage croissant dans les pays industrialisés, nous voyons bien les conséquences. Mais son origine et sa nature ? Demeure l’idée que tout le mal serait venu de la hausse brutale du pétrole. C’était il y a dix ans, en effet. L’embargo décrété après la guerre du Kippour provoquait la panique. On craignait l’asphyxie et l’effondrement de l’Occident. Certains parlaient d’une conquête militaire des puits.

Dix ans déjà, ou dix ans seulement ? Sans nier l’importance des chocs pétroliers, il faut se souvenir que le désordre monétaire international, les tensions inflationnistes et certaines logiques commerciales existaient bien avant 1973 et que, dans l’affaire du pétrole, les Etats-Unis jouèrent un rôle extrêmement suspect (1). D’ailleurs, le prix du pétrole a baissé sans que nos difficultés disparaissent. Cette crise est donc plus profonde, et toujours plus difficile à maîtriser malgré les avis des experts et les promesses des hommes politiques. Depuis dix ans, les uns et les autres dissertent sur la reprise et annoncent la sortie du tunnel. En vain. C’est que leur compétence technique n’est pas à la mesure d’une crise qui est intellectuelle et politique autant qu’économique.

DEVOILEMENT

Sommes-nous en mesure de comprendre ce que nous vivons et subissons ? Force est de répondre par la négative. La réalité nous échappe, les interprétations se contredisent, les causes sont obscures. Cette crise est d’abord celle de la compréhension. Pendant des siècles, l’Occident a cru posséder la science, établir des lois économiques sûres et, depuis la fin de la guerre, détenir les clefs de la croissance. Nous savons maintenant que ces connaissances étaient largement illusoires et que nous sommes incapables de maîtriser et de prévoir le cours des choses.

Cette décennie marque l’échec des grands modèles économiques. Echec de la théorie classique ou « libérale », trop abstraite pour saisir les réalités nationales ou simplement humaines et se brisant sur elles (2). Echec des théories qui semblaient avoir permis de surmonter la grande dépression des années trente et qui ont, elles aussi, révélé leur inadaptation. Ni le monétarisme cher aux anglo-saxons, ni le keynésianisme sommaire pratiqué de temps à autre dans notre pays par des équipes de tous bords ne nous ont permis de surmonter nos difficultés. Restent les incantations morales, les discours d’autojustification, et la gestion au jour le jour, vaille que vaille, d’un système qui craque et d’une société qui se défait.

Il y a dix ans, certains ont estimé qu’ils assistaient à l’effondrement tant attendu du capitalisme. Mais l’anticapitalisme classique a connu, lui aussi, une rapide agonie. Le gauchisme, si prophétique en un sens, a vite disparu, victime de ses excès et faute, sans doute, d’avoir su donner consistance et cohérence à son utopie. Le marxisme, quant à lui, a subi une défaite décisive alors qu’il aurait dû tirer un profit théorique et pratique d’une crise qui semblait si bien entrer dans ses schémas. Le socialisme enfin, si sûr de son projet, est arrivé au pouvoir au moment où la crise de l’Etat-Providence lui interdisait la grande politique de redistribution des revenus sans laquelle il est peu de chose.

SORTIR DE LA CRISE ?

Crise des modèles économiques et des théories politiques, mais aussi crise du pouvoir, manifeste sous le précédent septennat et pas encore résolue, dans le domaine qui nous intéresse aujourd’hui, par l’actuel Président. A l’époque de la croissance, l’Etat pouvait, sans trop de risques, se contenter d’être le gestionnaire de l’économie. La crise exige au contraire un pouvoir capable de présider rapidement aux transformations nécessaires, de dominer le jeu des forces internationales, de protéger la société française en lui garantissant un minimum d’autonomie. Etranger au souci politique vrai, incapable de prendre les décisions capitales, M. Giscard d’Estaing a préféré le pilotage à courte vue tout en acceptant, sans trop le dire, de soumettre notre pays à la logique impitoyable du « marché » mondial économique et surtout financier.

La brillante intelligence de l’ancien Président et aussi ses intérêts propres, lui permettaient de comprendre que, loin d’être un mauvais coup des Emirs ou le signe des « contradictions mortelles » du capitalisme, la crise était en réalité un phénomène d’adaptation du système industriel, un aménagement et une extension des principales puissances économiques et financières, marqués par la «transnationalisation» des grandes firmes, par la «délocalisation» des activités industrielles et la domination du dollar. Mais il ne voyait pas, ou ne pouvait sans doute pas concevoir, qu’une acceptation par la France du nouvel ordre en gestation signifiait, outre de dures conséquences économiques et sociales, l’abandon de son autonomie et la perte progressive de son identité.

Telle est encore la question qui se pose aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement de sortir de la crise, car le nouvel équilibre qui se prépare ne nous sera pas nécessairement favorable, ou de se contenter de quelques chiffres meilleurs ou moins mauvais. Pour surmonter la crise de compréhension, il faut se décider enfin à utiliser les instruments actuels de l’analyse économique (3) au lieu des théories désuètes. Pour affermir notre identité, il faut préserver la possibilité d’un développement autonome de l’économie et de la société françaises. Pour maîtriser la logique mondialiste, il faut établir une nouvelle coopération entre riches et pauvres.

Le fait nouveau est que, depuis 1981, ces deux derniers soucis ont été souvent exprimés par le chef de l’Etat. Mais il est regrettable que leur traduction concrète soit encore incertaine.

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(1) Cf. Ph.de Saint Robert, Dieu que la crise est jolie, Ramsay.

(2) Cf. le livre fondamental de F. Perroux, Dialogue des monopoles et des nations, PUG.

(3) Cf. les travaux de l’ISMEA dont nous rendrons compte dans « Cité » N° 7.

Editorial du numéro 395 de « Royaliste » – 4 janvier 1984