Auteur d’un essai sur l’idéologie homosexuelle (Les Khmers rosés) et directeur du Perroquet libéré, bulletin en ligne de critique de la municipalité parisienne, François Devoucoux du Buysson anime L’Observatoire du communautarisme – un site riche d’informations et de polémiques qui a publié un remarquable dossier sur la « discrimination positive ». Notre invité a bien voulu préciser la définition de cette notion encore floue dans l’esprit de nombreux citoyens et préciser les enjeux du débat inconsidérément lancé par Nicolas Sarkozy.

 

Royaliste : Quel est la signification politique de vos divers engagements ?

François Devoucoux du Buysson : J’ai participé comme vous à la campagne de Jean-Pierre Chevènement en 2002. Comme vous j’ai quitté le Pôle républicain après l’élection présidentielle. Les actions que je mène depuis avec des amis de sensibilités différentes procèdent de la réflexion entreprise après cet échec. Pour concrétiser les idées défendues pendant la campagne, nous avons pris deux initiatives.

D’abord la création voici deux ans d’une association qui s’est fait connaître par la publication sur la Toile d’un bulletin satirique sur la Mairie de Paris : « Le perroquet enchaîné»  qui est devenu « Le perroquet libéré ». Nous y critiquons Bertrand Delanoë pour sa conception post-moderne de la politique, pour l’usage qu’il fait des médias et pour son idéologie. Nous tentons de compenser les carences et les silences de l’opposition municipale et les complaisances de la presse – Figaro compris.

Par ailleurs, nous avons été à l’origine de l’Observatoire du communautarisme avec la même intention : défendre des principes fondamentaux en les illustrant par des exemples éloquents.

Royaliste : Pourquoi s’intéresser au communautarisme plutôt qu’à d’autres questions ?

F.D.B : Parce que le communautarisme met en cause nos valeurs communes : la liberté, l’égalité mais aussi la fraternité car les militants communautaristes récusent le vouloir-vivre ensemble, donc la société française en tant que telle.

En observant les minorités et les revendications communautaristes, nous avons pu prévoir les débats qui allaient surgir dans le milieu médiatique : notamment le débat sur la discrimination positive qui a été lancé voici un an par Nicolas Sarkozy alors que les travaux universitaires et les principales revendications étaient connus depuis plusieurs années.

Royaliste : Quelle définition donnez-vous de la discrimination positive ?

F.D.B : Discriminer, c’est distinguer les personnes les unes des autres, à partir de critères préalablement établis. Du point de vue sociologique, la discrimination vise à séparer un groupe social en le traitant plus mal que d’autres groupes. Dans notre langue, la discrimination est un mot péjoratif : il évoque le racisme, le sexisme etc.

Aujourd’hui, on tente d’effacer cette impression péjorative par le recours au concept de discrimination positive : on cherche par là à compenser un mal (le racisme) par un bien, au motif que la fin justifie les moyens.

Royaliste : Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

F.D.B. : Il s’agit d’instituer des inégalités, en accordant un traitement de faveur à des catégories défavorisées. Telle est la définition généralement admise, qui pose assez bien les termes du débat : la discrimination positive porte en elle une idée d’inégalité et cette inégalité concerne des catégories défavorisées. On considère que ces catégories sont naturelles et que l’objectif de l’égalité des chances implique un effort particulier en leur faveur.

Royaliste : L’idée vient des Etats-Unis…

P.D.B.  En effet. Outre Atlantique, on a théorisé et mis en pratique l’affirmative action depuis les années soixante. L’objectif était de donner une traduction effective aux droits civils qui venaient d’être votés pour les Noirs.

Plus récemment, nous avons eu en Afrique du Sud les politiques de black enpowerment qui se sont traduites par des lois destinées à faciliter l’accès aux emplois et aux responsabilités de la population noire, groupe social marginalisé mais majoritaire, après la fin de l’apartheid.

Comme aux Etats-Unis, nous constatons que le contexte social et politique dans lequel s’est développée l’affirmative action est tout à fait différent de celui que nous connaissons en France puisque le problème de l’esclavage a durement marqué la société américaine.

Royaliste : Y a-t-il un fondement théorique aux politiques que vous évoquez ?

P.D.B. : Oui. L’ouvrage de référence en ce domaine, c’est la « Théorie de la justice »  de l’américain John Rawls qui a eu une grande influence dans son pays et dont la pensée a été assez largement diffusée en France à la fin des années quatre vingt. Ce philosophe affirme que dans le modèle de société démocratique libérale on peut accepter les inégalités à deux conditions : si elles sont attachées à des fonctions accessibles à tous selon le principe d’égalité des chances ; si elles permettent d’avantager les plus défavorisés au nom du principe de différence. Les Américains ont pensé que cette théorie ouvrait un champ d’application à l’affirmative action.

En France, on a considéré que la théorie de Rawls visait à substituer la notion d’équité à celle d’égalité telle que nous la concevons en France.

Royaliste : Selon vous, la discrimination positive existe déjà dans notre pays ?

P.D.B. : Les Zones d’Education prioritaire sont une application de la discrimination politique – mais sous un angle socio-économique. On peut aussi citer les mesures d’aide à des populations défavorisées qui ne respectent pas le principe d’égalité : par exemple les zones franches urbaines qui offrent un statut fiscal dérogatoire aux entreprises qui s’y installent.

La parité est la manifestation la plus spectaculaire de la politique de discrimination positive, qui a donné lieu à un vaste débat dans notre pays et qui est devenu une règle constitutionnelle. Les femmes ont été définies comme une catégorie défavorisée, avec attribution d’un quota pour les candidatures aux élections.

Royaliste : Depuis les déclarations de Nicolas Sarkozy, le débat a-t-il pris une autre dimension ?

P.D.B. : Oui. On a désigné un groupe défavorisé : les musulmans. Pour lui venir en aide, on a estimé qu’il fallait lui donner des modèles d’identification. Par conséquent, il était d’intérêt général – c’est du moins ce qui a été soutenu – de permettre que certains musulmans accèdent rapidement à des postes administratifs de premier plan. D’où l’idée, lancée par Nicolas Sarkozy, du « préfet musulman », d’autant plus percutante que le préfet est une des figures majeures de la symbolique républicaine.

Vous vous souvenez combien il fut difficile, après l’effet d’annonce, de trouver un fonctionnaire qui répondait au critère requis. Ce critère était à la fois religieux et sociologique puisque la volonté de Nicolas Sarkozy était de promouvoir quelqu’un issu de l’immigration maghrébine.

L’enjeu de ce débat sur le « préfet musulman », c’est l’égalité. C’est ce qui a été fort bien compris par les partisans comme par les adversaires de la discrimination positive. Ses partisans expliquent que l’égalité est aujourd’hui une vaste supercherie. Ses adversaires veulent au contraire défendre le principe d’égalité et soulignent que dans la « discrimination positive » il y a effectivement une discrimination qui s’exerce à l’encontre des personnes et des groupes qui n’ont pas été sélectionnés dans le cadre des opérations de promotions. En d’autres termes, on ne peut établir l’égalité  des chances par des mesures inégalitaires.

Royaliste : Pour vous, la question de l’égalité est-elle effectivement cruciale ?

P.D.B. : J’en suis persuadé. C’est une bonne chose que le débat sur la discrimination positive ait immédiatement porté sur l’égalité car les Français sont profondément attachés à ce principe.

De plus, je suis très heureux de constater que la revendication d’une égalité concrète revient sur le terrain politique grâce à la revendication de l’égalité des chances. La chute du Mur de Berlin avait fait craindre que le souci de l’égalité réelle ne disparaisse en même temps que le communisme soviétique.

Le problème, c’est le lien qui existe aujourd’hui entre la revendication de l’égalité des chances et le communautarisme.

Royaliste : Pourquoi un tel lien ?

P.D.B. :  Les partisans de la discrimination positive veulent venir en aide à des catégories qui s’estiment sous représentées. Ce serait le cas des femmes, selon le discours féministe bien connu. On nous parle aussi depuis peu des « minorités visibles » qui seraient victimes de discriminations négatives dans l’administration, dans les entreprises et au sein des grandes écoles. C’est cette attention portée aux « minorités visibles » qui crée le lien avec les revendications communautaristes puisque ce sont les citoyens à la peau noire ou issus de l’immigration maghrébine qui sont censés constituer des « communautés » repérables dans l’espace public à cause de particularités physiques.

Du coup, le concept de discrimination positive se rapproche beaucoup de celui de l’affirmative action qui visait à compenser les violences et les injustices subies par la population noire aux Etats-Unis, pendant et après la période de l’esclavage. Il est évident que notre histoire et nos problèmes sont très différents de ceux qui existent aux Etats-Unis et en Afrique du Sud.

Cependant, certains Français fondent les revendications des « minorités visibles » sur les souffrances subies par les Africains réduits en esclavages dans les colonies et sur la marginalisation des personnes issus de l’immigration maghrébine aujourd’hui dans notre pays.  

 Royaliste : Cette marginalisation est évidente…

P.D.B. : Les exclusions inspirées par le racisme et la xénophobie sont manifestes et il est certain qu’elles visent avant tout ceux qu’on appelle les Blacks et les Beurs. Ce qui est inacceptable. Mais cela ne signifie pas qu’il faille constituer des « communautés » raciales et accepter que diverses personnalités s’en réclament pour demander réparation au nom d’une souffrance subie par les membres de ces « communautés » supposées.

C’est inciter les citoyens à s’organiser en minorités revendicatives sur critères ethniques – ou sexuels – dans la nation française. Or notre droit politique ne reconnaît aucune minorité et proscrit les déterminations raciales. Les partisans de la discrimination positive sont en train de créer un processus dangereux, potentiellement explosif.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 852 de « Royaliste » – 24 janvier 2005.