La révolte de début décembre a été une épreuve au double sens du terme : une souffrance et une manière de vérifier la qualité des hommes du gouvernement. Souffrance : celle des étudiants, des lycéens et de la grande majorité du pays à l’annonce de la mort de Malik Oussekine, d’autant plus vivement ressentie que les manifestations se déroulaient sous le signe de la non-violence, dans la volonté très consciente de ne pas répéter les affrontements de mai 1968. Vérification : c’est bien la vérité des hommes du gouvernement qui s’est tout à coup dévoilée, face à la vérité d’une société que les vainqueurs de mars 1986 ignorent et méconnaissent encore gravement.

TIGRES DE PAPIER

Beaucoup a déjà été dit sur la nature de cette crise, qui révèle à travers le mouvement d’une génération les paradoxes et les impasses de la société moderne. Je l’ai évoquée dans notre précédent numéro et nous y reviendrons dès que la distance par rapport à l’événement nous paraîtra suffisante. Tentons, pour le moment, d’observer quelques-uns des faits politiques que la crise a révélés.

Le premier est que nous n’avons pas de Premier ministre mais seulement, depuis mars 1986, une apparence. Jacques Chirac n’est qu’un candidat à la Présidence de la République, qui n’a cessé de se comporter comme tel, au moins depuis 1981. L’ambition est compréhensible. Elle présente de sérieux inconvénients dès qu’il y a confusion des rôles. Par tempérament, le chef du RPR est un homme pressé, qui confond l’action et la fébrilité. Sa force est toute de séduction, et il croit pouvoir entraîner par son allure et vaincre par son allant. Mais il ne sait manifestement pas prendre le temps de la réflexion. La première erreur de Jacques Chirac a été de penser qu’il pourrait s’emparer sans coup férir du domaine présidentiel ; aussi passe-t-il son temps à « marquer » François Mitterrand – encore une fois à Londres au plus profond de la crise – mais sans parvenir à prendre l’avantage, ni en politique étrangère, ni en politique intérieure, faute de savoir, de compétence vraie, de distance par rapport à ce qu’il fait. D’où une deuxième erreur, qui fut de croire que le pays assisterait à la partie comme les spectateurs d’une compétition sportive, et interviendrait seulement par ses acclamations et ses huées.

Pas de dialogue, pas de relation vraie avec le pays, mais seulement des coups de bluff, une politique de clientèle. La France n’est pas gouvernée, mais électoralement manœuvrée. Jacques Chirac a estimé que cela suffirait jusqu’en 1988. Malheureusement pour lui, les étudiants et les lycéens sont descendus sur le terrain, bouleversant le jeu. Premier ministre d’apparence, notre homme n’est plus, désormais, le candidat de droite le mieux placé …

Le second fait, conséquence du premier, est que nous n’avons plus de gouvernement, mais une pâle équipe défaite, discréditée, divisée, et obligée d’arrêter son train de réformes. Comme la gauche au temps de Valence, cette équipe paie sa naïveté idéologique, sa suffisance, son incompétence et, à la différence de sa rivale, la brutalité de sa politique. En peu de jours, tout ce qui était inscrit en filigrane depuis mars est apparu sous son jour le plus cru. Charles Pasqua est devenu le ministre de l’insécurité et de la répression meurtrière, et le fait qu’il n’ait pas démissionné après la mort de Malik Oussekine porte atteinte à son honneur et pèsera lourd dans les deux prochaines années. Et René Monory ne peut plus se targuer de son « réalisme », lui qui n’a su apprécier ni l’ampleur, ni la portée de la révolte universitaire. Disparue aussi, la solidarité gouvernementale puisqu’au plus fort de la crise la « bande à Léotard » ne songeait qu’à régler des comptes avec le RPR.

Voici cette équipe navrante, où se distingue le seul Philippe Seguin, qui lui est depuis le début quelque peu étranger, désavouée dans sa pratique et son idéologie, privée de perspectives, prise en tenaille entre l’extrême droite et les barristes, obligée de se réfugier dans la gestion quotidienne mais sachant celle-ci menacée par sa capitulation de décembre. Les tigres de papier attirent les grévistes et autres contestataires.

L’APPEL

Par-delà les déconvenues gouvernementales, c’est toute une conception de l’action politique qui se trouve aujourd’hui remise en question. Depuis une quinzaine d’années, celle-ci avait de plus en plus tendance à se confondre avec une opération publicitaire. On faisait des études de marché, on travaillait son image, on raisonnait par petites phrases, on réduisait les idées à l’état de simples instruments, dans le mépris grandissant de la rigueur des analyses et de la cohérence des projets. La crise de décembre a révélé le danger de ce vide dans la réflexion politique : pas de gouvernement possible, pas de lois acceptées sans compréhension des données, sans un dialogue constant entre le pouvoir et la population.

Dans sa victoire, par ses conséquences, la révolte étudiante paraît seulement négative. Elle a fait échec à un projet de loi, mais le problème de l’enseignement reste en l’état. Elle a révélé l’inconsistance du Premier ministre et de son gouvernement, mais elle ne proposait pas d’autre projet politique. Mais comme toute révolte, celle-ci est un appel – à la justice, à la démocratie, à l’égale dignité des hommes car le mouvement de décembre a montré que, dans la jeunesse, le « problème de l’immigration » ne se posait pas. La classe politique ne saurait répondre à cet appel par le repli tactique, ou par des tentatives de récupération d’un mouvement qui s’est spontanément refusé à entrer dans son jeu.

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Editorial du numéro 461 de « Royaliste » – 24 décembre 1986