Au plus fort de l’enthousiasme suscité par la libération des peuples de l’Europe asservie, nous avions dit que l’effondrement du communisme n’ouvrirait pas les portes du paradis démocratique (1). Qu’elle se fige dans un empire moribond ou qu’elle reprenne son cours, l’histoire ne cesse d’être violente – tragique essentiellement…

Nous avons dit cela, triste banalité, en espérant autre chose que le retour des vieux démons : une renaissance de l’Europe enfin réunie, un développement des échanges et une mise en commun des projets dans le respect de traditions nationales paisiblement retrouvées et librement vécues. Dès lors que des principes de légitimité seraient affirmés et reconnus, disions-nous, les violences possibles ne deviendraient pas des fatalités.

DISLOCATIONS

Nous voici, à présent, dans les dangereux remous des courants contraires – celui de l’union d’une  partie de l’Europe, qui risque d’être mal comprise si tant est qu’elle soit pleinement maîtrisée ; celui de l’éclatement d’un empire, du démembrement de ses nations, de l’affrontement entre des peuples ou entre des fractions de peuples. Des États se cherchent à travers des nations problématiques (la Biélorussie notamment), s’inventent au nom de l’unité d’un peuple en fait fortement bigarré (la Macédoine par exemple) tandis que l’Allemagne semble reprendre le chemin d’une politique de puissance. Notre voisine n’a-t-elle pas procédé à une reconnaissance anticipée de la Slovénie et de la Croatie, et ne vient-elle pas de réclamer la reconstitution d’une « République de la Volga » qui regrouperait à nouveau les descendants des colons germaniques invités par Catherine II à s’établir en Russie ?

Prenons-en bonne note, sans polémiquer : cette reconnaissance est peut-être l’effet d’une campagne d’opinion qui aurait fait céder le pouvoir, et il faut peut-être voir dans la petite affaire de la Volga le poids d’anciennes habitudes culturelles fondées sur une conception ethno-linguistique de la nation, que la logique européenne finira bien par balayer. Et s’il y a plus que cela – volonté de puissance et provocation – gardons-nous d’une démagogie nationaliste qui ferait naître, ou croître, les dangers dont elle est censée nous protéger.

Il importe de garder raison, et pas seulement devant quelques écarts de conduite commis outre-Rhin. La tentation est forte, face aux tensions, aux divisions, aux sécessions et aux affrontements qui se produisent à l’Est, de faire apparaître des bons et des méchants, selon des fractures géopolitiques nettes et en fonction de critères simplifiés. D’aucuns rêvent d’une Europe de Gibraltar à Prague, qui abandonnerait les pays slaves de tradition orthodoxe à leurs convulsions et à leur prétendue barbarie. D’autres, ou les mêmes, prennent parti dans la guerre civile yougoslave et dénoncent dans de retentissantes tribunes le national-communisme serbe et son « armée rouge » avec l’outrecuidance que donne une connaissance récente et superficielle des questions balkaniques. Ainsi André Glucksmann qui, dans un article irresponsable (2), presse la France et les Français de s’engager dans le conflit aux cotés de Zagreb.

Que l’on m’entende bien : nul ne saurait faire de moi, vieil amoureux de la Yougoslavie, un partisan du nationalisme serbe qui demeurerait résolument aveugle devant ses massacres et ses destructions. Je dis, comme tant d’autres (3), que le seul parti à prendre dans cette guerre civile, comme souvent, est celui de l’apaisement, et que la seule attitude politique sensée est de favoriser la naissance ou la renaissance d’un pouvoir légitime. Sa forme est en l’occurrence une question secondaire : très attentifs à l’action que mènent Michel de Roumanie, Siméon de Bulgarie et Alexandre de Yougoslavie, hommes de paix et démocrates incontestables, nous demandons que le service qu’ils peuvent rendre soit pris en considération. Mais nous ne ferions pas la fine bouche devant une République capable d’assurer ou de rétablir la paix civile dans la liberté.

Ce qui vaut pour la Yougoslavie vaut pour les autres pays – d’ailleurs, selon quels critères pourrions-nous adopter la cause des Tchèques plutôt que celle des Slovaques, et soutenir les Moldaves contre les russophones de Moldavie ? Droits de l’homme, droit des États, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droit des minorités, tout doit être pensé et ordonné en même temps tandis que certains dirigeants et certains groupes trouvent plus simple et plus payant de réveiller les fanatismes identitaires. Beaucoup s’emploient à créer les conditions de la paix, cherchant une théorie de l’ensemble européen, tentant d’établir un système des droits et apportant leur aide de toutes les manières, sur tous les terrains, à tous les hommes qui souffrent de la guerre ou de la misère. On aura beau souligner les insuffisances, les échecs et les faux pas, ces engagements auront toujours plus de valeur que les campagnes d’enrôlement, même verbal, d’un côté ou de l’autre d’une ligne de front. N’oublions pas, non plus, que ce qui vaut pour l’Europe vaut aussi pour nous-mêmes. La France n’est pas plus à l’abri de la violence qu’aucun autre pays.

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(1) cf. l’éditorial « Vent d’Est », « Royaliste » n°529,22janvier 1990.

(2) « Un Pearl-Harbor moral », « Le Monde », 11/12/1991.

(3) cf. Yan de Kerorguen, « Décourager la guerre ». Revue « Esprit », janvier 1992.

Editorial du numéro 571 de « Royaliste » – 13 janvier 1992.