Michel Rocard demande du temps, toujours plus de temps. Il l’a. Mais pour quoi faire ?

Longtemps, le rocardisme a séduit, comme une promesse empreinte de quelque mystère, faite par un homme qui semblait rassembler sur sa personne tous les avantages et toutes les séductions de l’excellence politique. Le sérieux de la compétence énarchique, ajouté au brio du militant volubile, l’intelligence des grandes questions et le souci de la quotidienneté, la conviction du représentant d’une gauche moderne, et la volonté d’ouverture … Michel Rocard avait tout pour plaire. Dès lors qu’il serait aux affaires, disait-on, l’homme n’aurait pas de peine à faire la démonstration de ses capacités et de ses talents.

Puis Michel Rocard est arrivé à Matignon, sur la forte vague qui avait confirmé François Mitterrand dans ses fonctions. Quelques mois durant, le nouveau Premier ministre a semblé répondre aux espoirs que beaucoup, pas seulement à gauche, mettaient en lui. Une nette ouverture politique, un accord inespéré sur la Nouvelle Calédonie, le vote du Revenu Minimum d’insertion. Voilà qui augurait bien, quant aux « chantiers » futurs.

D’autres questions demeuraient pressantes cependant, tout particulièrement celle de l’immigration. Dans le moment favorable qui suit une incontestable victoire électorale, on pouvait légitimement s’attendre à la présentation d’un projet global, et, en matière d’intégration, à une politique cohérente et décisive. Las ! A Matignon, on préféra jouer l’humilité, et surtout attendre le résultat des élections municipales et européennes. Ne pas provoquer M. Le Pen, en espérant qu’il se tairait. Quêter l’approbation de M. Méhaignerie. Se faire bien voir du patronat, en espérant recevoir ses compliments. Et, pour le reste, attendre et laisser pourrir les conflits qui soulevaient tel ou tel secteur de la fameuse « société civile ». Grève des infirmières, paralysie de la Corse, interminable conflit des impôts … Politique économique d’un conformisme pointilleux, et politique sociale rigoureusement conservatrice. Même de purs rocardiens avouent aujourd’hui qu’ils sont incapables de repérer dans la gestion actuelle une idée directrice, une grande ambition pour le pays. Pourtant, selon la Constitution, le gouvernement est censé déterminer et conduire la politique de la nation.

Somme toute, ces deux années sont celles des occasions perdues. Perdues pour la « société civile » qui souffre de ses inégalités croissantes et d’une grande pauvreté qui ne s’est pas résorbée. Perdues pour la cohésion de la nation, gravement menacée par la montée du racisme et de l’antisémitisme. Perdues pour l’Etat qui, malgré les promesses et quelques velléités, ne parvient pas à se réformer. Il est vrai que Michel Rocard reste populaire, sans doute plus à droite que dans une gauche désorientée. Il ne gêne ni le patronat, ni les idéologues du libéralisme économique, ni les milieux boursiers : ceux-là ne trouveront pas mieux en matière de gestion conservatrice. Quant au « socialisme » du Premier ministre, rien dans sa conduite ne permet aujourd’hui d’en vérifier la réalité et la portée.

Cela signifie-t-il que la route de l’Elysée est maintenant toute tracée ? Il serait présomptueux de l’affirmer. Pendant la précédente décennie, un brevet de gestionnaire pouvait représenter un important atout. L’évolution de la situation politique et les inégalités dans la société vont obliger le Premier ministre à faire de la politique, donc des choix, au risque de mécontenter les castes privilégiées et certains groupes de pression : politique sociale, notamment sur le plan de l’intégration des immigrés et de l’ensemble des exclus ; politique plus active de l’Etat dans le domaine économique ; politique d’endiguement et de résorption du courant national-populiste, à la fois symbolique et pratique, qui interdit toute concession, même verbale, à ses manœuvres d’intimidation.

Pour le Premier ministre, il ne suffit plus d’être là, et d’y rester. Il lui faut faire ses preuves d’homme d’Etat, et non pas de simple administrateur de notre société.

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Article publié dans le numéro 538 de « Royaliste » – 28 mai 1990