Dans les entreprises, les cadres n’y croient plus, n’en peuvent plus et décrochent tout en continuant de faire semblant. Adulés naguère, ils sont considérés comme du matériau jetable après exploitation totale des intelligences, des compétences et des talents – jusqu’à l’épuisement nerveux.

A quoi reconnaît-on qu’une situation est prérévolutionnaire ? Au fait que plus personne n’y croit. Alors que la classe dirigeante enjoint à la population d’avoir confiance (ce qui est absurde car la confiance, ça se mérite), alors que des indicateurs sont censés mesurer la confiance des ménages, des entrepreneurs, des actionnaires, des directeurs d’achat etc., le fait est que tout le monde ou presque a perdu confiance dans le système économique et social.

Mutatis mutandis, nous assistons dans les grands pays capitalistes à un phénomène qui avait annoncé la chute du système soviétique : les citoyens ne croyaient plus à la promesse de matins radieux, les cadres du Parti répétaient sans y croire les mots d’ordre du haut appareil, les cadres de l’industrie collectivisée ne croyaient plus aux brochures célébrant la réalisation de tous les objectifs du Plan… Seules la peur de la police et l’absence de perspectives politiques permettaient le maintien du système, dans l’inertie bavarde, le gaspillage et la corruption.

En Europe de l’Ouest, aux Etats-Unis, au Japon, la crise de confiance se développe et atteint dans certains pays son point culminant. Pour s’en tenir à la France, le cinéma (La Crise, Le Placard…) annonce depuis plusieurs années ce que confirment les enquêtes sociologiques et les sondages d’opinion : à la révolte des ouvriers et des employés, jalonnées de mouvement d’occupation et de grèves par procuration, s’ajoute la révolte des cadres de la société. D’abord celles de professions (médecins) et de diverses catégories de fonctionnaires, mais aussi celle, invisible à la télévision, des cadres de l’industrie.

Dernier en date des symptômes de cette crise généralisée des cadres, son analyse par la presse libérale. Il y a peu, Le Figaro (12-11-2002) avait commenté un sondage Gallup-Ifop indiquant que seulement 6% des cadres ( et 3% des cadres supérieurs !) se sentent « engagés » envers leur entreprise. Surtout, le mensuel Enjeux-Les Echos de janvier dernier (n° 187) consacrait une longue analyse à « la rupture » entre cadres et patrons, à partir d’une enquête d’opinion et d’entretiens avec des sociologues.

Le constat, atterré, rejoint celui des militants de la NAR qui assurent ou ont assuré, avant d’être virés, des fonctions d’encadrement. Alors que les cadres se représentaient naguère comme les colonels d’une armée conquérante, acteurs décisifs de l’expansion économique grâce à leur science du « management », ils se disent aujourd’hui floués, rejetés comme du déchet, victimes d’abus de confiance, et contraints de vivre dans la schizophrénie puisqu’ils ne croient plus aux directives reçues du patron et qu’ils sont chargés de faire appliquer. Souvent, les manuels de management sont rangés sur les étagères mais jamais consultés – comme naguère à l’Est les œuvres de Marx et d’Engels. On travaille pour gagner sa vie, dans la peur d’être licencié et depuis peu dans le mépris des grands patrons qui se moquent du personnel qu’ils exploitent comme de leur première « stock option ». On apprend même dans le numéro précité d’Enjeux que 17% des cadres et membres des professions libérales ont « une attitude si peu constructive qu’elle s’apparenterait presque à du sabotage » !

Plus personne ne croit qu’il s’agirait là d’un malaise passager, ni même d’une dépression nerveuse de personnes mal préparées à subir les effets anxiogènes du système ultra-concurrentiel. C’est le système ultra-libéral qui a fait la preuve de son inefficacité et de sa violence, en Argentine comme au Japon. Ce sont les règles de la gestion managériale qui ont été ridiculisée par la faillite d’Enron et par les manipulations d’Andersen. Ce sont les hâbleries de Jean-Marie Messier, les provocations de Serge Tchuruk (l’usine sans ouvriers) et la rapacité de dirigeants de moindre envergure qui provoquent une immense et sourde colère. Elle finira bien par exploser.

***

Article publié dans le numéro 810 de « Royaliste » – 17 février 2003