Lorsqu’ils évoquaient la conjoncture politique, l’hiver dernier, les socialistes se divisaient en deux tendances : l’une estimait qu’à force de descendre la gauche finirait bien par toucher le fond, l’autre pensait qu’il n’y avait pas de fond…

Début juin, les optimistes semblaient marquer quelques points. De fait, Pierre Bérégovoy inspire plutôt confiance à l’opinion et tient les médias en respect – la lourde erreur commise sur la personne de Bernard Tapie ayant été somme toute moins durement condamnée que les écarts de langage d’Edith Cresson. Et puis il y a l’embellie économique, ces meilleures perspectives de croissance qui laissent espérer une réduction du chômage dans les mois qui viennent… Il n’en faut pas plus pour que les milieux dirigeants se reprennent, encore timidement, à espérer. Mais cet optimisme tactique, si tant est qu’il soit fondé, ne saurait faire oublier la phase d’instabilité majeure qui affecte les organisations partisanes, ni le coût social et politique de l’opération dirigée par Matignon.

DIVISIONS

Quant aux partis, la crise qu’ils traversent est redoutable pour eux-mêmes et pour le pays. Comme dans l’Europe libérée de la contrainte ou du souci de l’impérialisme soviétique, l’esprit est à l’affirmation identitaire, aux aventures individuelles et, plus que jamais, à la rivalité mimétique. Dans cette confusion nul n’est épargné, pas même, heureuse surprise, le Front national qui piétine depuis les régionales dans un isolement rageur. Mais la droite, enfin courageuse à l’égard du national-populisme, ne tire aucun profit de sa victoire annoncée pour l’an prochain. Les obscurités de l’attitude chiraquienne aidant, la question européenne fait au sein du R.P.R. les ravages que l’on sait et avive la vieille rivalité entre MM. Chirac et Giscard d’Estaing – qui se double maintenant d’une compétition larvée entre MM. Balladur et Léotard pour le fauteuil d’un Premier ministre de cohabitation.

Les embarras de la droite devraient faire le bonheur des socialistes, mais la présence discrète de Jacques Delors sur la scène nationale risque de compliquer la succession de François Mitterrand et dérange sans doute les calculs du « candidat virtuel »… Le fractionnement des communistes est par ailleurs un fait accompli, et Jean-Pierre Chevènement est presque seul à croire qu’il pourra devenir d’ici 1995 le fédérateur d’une coalition hétéroclite regroupant quelques orphelins du gaullisme, d’anciens communistes, une poignée de dissidents socialistes et quelques écolo-pacifistes.

D’où les projets de recomposition qui commencent à être esquissés, mais qui manquent de consistance. La majorité présidentielle ? Il s’agit d’une enveloppe vide. Depuis dix ans, le Parti socialiste piétine les uns, décourage les autres, s’arrange avec les éléments les plus douteux : le voici seul avec quelques comparses, guignant les voix écologistes qu’il a laissé échapper et qu’il compte récupérer au prix de quelques concessions. Rien de bien enthousiasmant…

Un rassemblement réformiste de type nouveau ? Il faudrait concilier une myriade de mouvements et d’associations qui rivalisent ou qui sont séparés par des pratiques militantes et des idées différentes – des gauchistes, des communistes de toutes nuances, des intellectuels, des écologistes… Il manque un projet commun et surtout une figure emblématique. Certes, Brice Lalonde n’est pas mal placé pour jouer les rassembleurs. Mais il devra d’abord séduire ou réduire le parti Vert – première étape sur une très longue route. En attendant les idées flottent, faute de mouvement porteur, et les énergies se perdent dans des manœuvres obscures.

FRAGILITÉ

Dans un pays qui cherche ses repères, ces rivalités convulsives et ces fragmentations accroissent l’inquiétude et fragilisent l’ensemble du système politique. La gestion tranquille de M. Bérégovoy n’en paraît que plus rassurante. Mais peut-on vraiment se satisfaire d’une stratégie qui vise à différer les réformes nécessaires (celle de l’Éducation nationale par exemple), et à dispenser quelques soins d’urgence (en matière d’emploi) pour faire bonne figure aux élections législatives ? Cette politique conservatrice fait perdre du temps au pays, et il est facile de prévoir que nous continuerons à en gaspiller pendant les deux années de cohabitation puisque tout gouvernement sera alors inscrit dans la perspective de l’élection présidentielle.

Les dispositions constitutionnelles qui concernent le rôle du président de la République n’en sont que plus nécessaires ; puisqu’elles lui donnent les moyens de l’autonomie et de la continuité de l’action dans les domaines essentiels. Or ce sont ces pouvoirs indispensables que l’on veut réduire et détruire par le projet de quinquennat. Irrationnel dans son principe, corrosif quant à la majorité présidentielle, contraire à l’efficacité de l’Etat, il serait suicidaire dans une période d’instabilité politique, de fortes tentations démagogiques et de crise des formations partisanes. Préserver les capacités d’arbitrage du chef de l’Etat, c’est garantir les conditions minimales de la paix civile. Qu’on y réfléchisse.

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Editorial du numéro 582 de « Royaliste » – 15 juin 1992