Afin de reconstruire un pouvoir politique au sortir du délire ultralibéral, il nous faut sans cesse interroger ceux qui, de manières diverses et souvent contradictoires, ont pensé l’Etat dans ses premiers développements.

On ne se refait pas. Ou du moins pas complètement. Alors que la classe dirigeante se délecte de son « pragmatisme » le débat public (ou ce qu’il en reste) reste marqué par les références aux grands courants de la pensée politique.

Machiavélisme, jacobinisme, étatisme, républicanisme ! Plutôt que d’employer à tort et à travers des mots riches d’histoire et de sens, il est préférable de chercher à comprendre les enjeux politiques qu’ils recouvrent. Non par simple curiosité historique, mais pour prendre appui sur les grands systèmes de pensée lorsque le temps de la reconstruction sera venu, et pour écarter de tragiques errements.

C’est dire l’actualité et la nécessité des fortes et belles études réunies par Simone Goyard-Fabre sur l’Etat moderne (1). Un lecteur respublicain y trouvera de savants éclaircissements sur des auteurs difficiles à aborder directement : Machiavel qui a inventé le concept de stato (d’Etat) ; Kant, présenté par Jean Ferrari dans sa philosophie républicaine et cosmopolitique,  Fichte, dont la pensée évolutive sur l’Etat est étudiée par Alain Renaut, Hegel bien sûr, mais aussi Edmund Burke, plus souvent évoqué que lu, et que Philippe Raynaud nous restitue dans la réalité de son engagement (libéral, et non bêtement réactionnaire) et dans sa critique, pertinente sinon toujours justifiée, de la Révolution française.

Un lecteur respublicain et royaliste constatera que les plus grands penseurs de la modernité acceptaient en raison le principe monarchique. Ainsi pour Kant, écrit Jean Ferrari, « les républiques particulières et même les monarchies, lorsque le monarque gouverne selon l’esprit républicain, apparaissent-elles comme l’effet de l’idée pure de république dont on sait qu’elle ne s’établira pas de sitôt sur la terre ». Bernard Bourgeois explicite quant à lui la pensée politique de Hegel, et montre que sa philosophie de la liberté se concrétise dans l’Etat rationnel, qui trouve sa forme dans la monarchie constitutionnelle, laquelle s’affirme à travers le pouvoir princier.

On sait par ailleurs, mais on vérifie ici que Montesquieu pense le gouvernement modéré dans le cadre de l’absolutisme royal, que les philosophes du 18è siècle ne sont pas républicanistes-démocrates à la façon du 20è siècle, mais monarchistes modérés, à la manière de Voltaire, ou partisans d’une monarchie plus ou moins absolutiste comme Turgot et Diderot. Despotisme éclairé ? Comme le montre Jean Erhard, ce concept tardif, qui recouvre des pensées et des réalités complexes, devrait être abandonné au plus vite.

Tous monarchistes ? Non pas. Mais le rejet de la monarchie expose aux extrêmes périls : Lucien Jaume fait valoir que le vertuisme de Robespierre est une fiction démocratique rigoureusement anti-républicaine, anti-juridique et liberticide. L’absolutisme royal n’est cependant pas à regretter. Encore convient-il de ne pas colporter les assertions polémiques répandue par les intellectuels de l’époque : la justice pénale de l’Ancien régime, étudiée par André Laingui, n’était pas une machine à supplicier.

Ces remarques intéressées (au bon sens du terme !) n’épuisent pas le contenu de l’ouvrage que Simone Goyard-Fabre rassemble dans une forte synthèse. Dans ses conceptions et dans ses diverses formes concrètes, républicanistes ou royales, l’Etat moderne assure le dépassement de la double régression individualiste, manifestement anti-sociale, et collectiviste marxisante dont l’anti-humaniste est avéré. Cette logique étatique demeure la voie, assurément politique, du progrès.

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(1) L’Etat moderne, 1715-1848. Etudes réunies par Simone Goyard-Fabre. Vrin, 2000.

 

Article publié dans le numéro 765 de « Royaliste » – 5 février 2001.