Tandis que le débat sur le rôle de la police rebondit à chaque « bavure », les thèmes de la délinquance et de l’insécurité continuent d’alimenter les polémiques politiques. Mais les discours musclés des ministres de l’Intérieur successifs sont-ils inspirés par une véritable politique de la sécurité publique ? Question grave, qui concerne la vie démocratique. Nous avons demandé à Bernard Deleplace, ancien secrétaire général de la Fédération des syndicats de police, d’y répondre.

Royaliste : Avec la distance que vous avez prise depuis quelques années, quel regard portez-vous sur la police ?

Bernard Deleplace : Il faudrait plutôt parler des polices. Quand on regarde ce qui s’est passé dans l’organisation de la police depuis la guerre, on s’aperçoit que des entités distinctes (polices régionales d’État, Police parisienne, Compagnies républicaines de sécurité…) ont été rassemblées au fil des temps et des crises politiques. La (ou les polices) comprennent 120 000 hommes et femmes qui s’occupent ou devraient s’occuper des villes de plus de dix mille habitants mais qui ne sont pas répartis en fonction de l’évolution urbaine.

Les gouvernants ont toujours tenté, sans beaucoup de volonté, de faire évoluer la police au rythme de la société française. En fait, cette police est restée une police d’ordre que les gouvernements ont implantée sur le territoire national en fonction de possibles désordres sociaux : l’implantation des CRS est très significative à cet égard puisque les Compagnies républicaines sont installées dans les grands sites industriels français. La priorité fut souvent orientée vers le maintien de l’ordre social plutôt que la sécurité, des personnes et des biens.

Royaliste : C’est là votre expérience personnelle ?

Bernard Deleplace : Oui. J’ai découvert cette profession en 1964. Je suis originaire du Pas-de-Calais, des mines, je suis fils d’ouvrier et c’était pour moi une promotion sociale que de devenir fonctionnaire. En regardant cette maison, j’ai vite compris que c’était une police d’ordre, un corps à part – que l’on veut toujours maintenir à l’écart de la société française. Pourtant, la police est un centre d’observation privilégié, qui est en contact permanent avec la société : le soir, la nuit, peu de services administratifs sont ouverts, en dehors de la police et des pompiers. Quand on fait ce métier, on découvre très rapidement toutes les misères du monde, toutes les difficultés sociales, toutes les ambiguïtés de l’organisation d’une ville, d’une cité.

J’ai donc tenté dans le cadre de mon action syndicale d’empêcher les responsables politiques de faire ce qu’ils avaient toujours fait. Ainsi, en 1968, on recrutait dans les classes de transition, donc des gens en situation d’échec scolaire complet ; c’était facile, mais pas sérieux dans le cadre d’un État démocratique puisque ce recrutement était typique de celui d’une police vouée au maintien de l’ordre. Nous avons essayé de faire comprendre qu’il fallait une meilleure sélection, une meilleure formation dans le domaine du droit, afin que les policiers ne travaillent plus seulement avec des circulaires administratives (en clair les ordres des chefs), afin qu’ils constituent peu à peu une police de sécurité et non plus une police d’ordre.

Royaliste : Quels furent les résultats de votre action syndicale ?

Bernard Deleplace : N o u s n’avons pas complètement gagné et je n’ai pas pu réduire d’un poste de CRS et de gendarmes mobiles – qui sont toujours affectées dans les vieux centres industriels du début du siècle. Nous n’avons pas réussi à faire comprendre, même aux gouvernements de gauche, que ces forces n’étaient pas toutes nécessaires dans une démocratie, qu’il fallait en redéployer un certain nombre vers des tâches de sécurité devenues prioritaires.

Dans l’exercice de mes fonctions syndicales, j’ai connu quatorze ministres de l’Intérieur. J’ai observé qu’ils n’aimaient pas plus la police que la moyenne des Français avant leur arrivée place Beauvau mais que, devenus ministres, certains s’en servaient comme d’un jouet. Vous savez, c’est fascinant : par exemple, on peut connaître des informations confidentielles sur ses adversaires en toute impunité… Malheureusement, le jouet est parfois abîmé ou cassé par un ministre maladroit. Il reste que les nombreuses organisations syndicales de la police y font passer un courant d’air démocratique, ce qui empêcherait un homme politique de se servir de la police comme d’un instrument de répression ou de dictature. L’histoire de la police française, notamment sous l’Occupation, montre qu’il y a toujours en son sein des minorités agissantes capables d’empêcher les gouvernements de détourner les policiers de leurs tâches.

Royaliste : Les problèmes de la police sont-ils spécifiquement français ?

Bernard Deleplace : Non. Je me suis occupé de l’organisation d’un syndicat européen et j’ai beaucoup voyagé en Europe au moment du choc pétrolier de 1973. J’ai remarqué que, en Espagne et en Italie comme en France, les opinions publiques étaient sensibilisées aux questions de terrorisme par la télévision, et qu’elles étaient amenées à réclamer plus de sécurité en échange d’un peu moins de liberté. Ainsi, en Italie, toute la classe politique a approuvé les dispositions législatives qui donnaient des pouvoirs exorbitants aux policiers pour lutter contre le terrorisme, et ce fut la même chose en Allemagne fédérale. Les moyens des polices européennes ont été considérablement accrus pour un très mince résultat.

De fait, la police en France est restée un corps à part. Or les policiers voudraient être des fonctionnaires comme les autres, bénéficiant comme les autres du droit de grève. J’ai plaidé pour qu’on nous donne satisfaction sur ce point mais aucun gouvernement, même de gauche, n’a voulu nous suivre. En outre, comme je le disais en commençant, la police est restée un ensemble complexe : outre les corps que j’ai déjà évoqués, il y a la Police judiciaire, les Renseignements généraux, la DST, et le pouvoir politique s’ingénie à ce que ces différents organismes ne forment pas un tout cohérent. Les écoles de formation sont différentes pour les agents, les inspecteurs et les commissaires de police, alors que j’avais rêvé d’une grande académie de police où tous les policiers pourraient se former. Ces formations distinctes créent un esprit de corps négatif qui se retrouve dans les organisations syndicales puisqu’il y a des syndicats pour chaque catégorie : policiers en tenue, commissaires, CRS etc.). Nous n’avons pas pu briser ces chapelles internes, ce qui permet aux autorités politiques de jouer des oppositions entre les corps. J’ai quant à moi milité pour l’unification de la police, alors que nous comptons en France une police militaire (la gendarmerie) et une police civile – comme d’ailleurs dans tous les pays latins – qui ne coopèrent que très rarement. Cela au grand bénéfice des gangsters. Il y a là une énorme déperdition d’énergie car les effectifs de la gendarmerie sont dispersés dans des campagnes qui ont profondément changé, tandis que les policiers affrontent les problèmes que vous connaissez dans les villes et les banlieues. Or la police n’a jamais été intégrée dans un schéma directeur. Par exemple, quand on a inauguré Cergy-Pontoise, on s’est aperçu qu’on avait oublié d’y installer un commissariat de police !

Royaliste : Le bilan est-il en tous points négatif ?

Bernard Deleplace : Tout de même pas ! Nous avons réussi à mieux former les policiers, à les doter de qualifications professionnelles et de connaissances juridiques, à créer un code de déontologie, à organiser un conseil supérieur de contrôle qui a été supprimé mais dont l’idée sera un jour ou d’autre reprise parce que la police des polices est un organisme corporatif qui protège parfois une toute petite minorité de policiers excités qui n’ont rien à faire dans la maison.

Royaliste : Comment envisager la lancinante question de l’insécurité ?

Bernard Deleplace : Dans les années cinquante, l’exode rural et l’urbanisation accélérée se sont produits avec une police qui n’était pas préparée à cette nouvelle situation. C’est la même chose aujourd’hui, dans les banlieues notamment : quand on n’a pas vu la police depuis très longtemps dans un quartier ou une cité, il y a des incompréhensions et des heurts. En cas d’incidents, il n’est jamais bon de faire intervenir la police comme un commando : le policier doit vivre dans la cité comme un poisson dans l’eau. C’est ce que j’ai connu à Courbevoie avant 1968, et la prévention était alors possible. Cette présence sur le terrain a été supprimée en 1968 parce que le pouvoir a concentré les effectifs sur les tâches de maintien de l’ordre. Puis on est revenu à la méthode de l’ilotage et on y reviendra de plus en plus. Mais il faut dire que les méthodes de prévention ne sont jamais très payantes pour les responsables politiques, car les résultats ne sont pas mesurables : ils préfèrent les déclarations dramatiques et les opérations spectaculaires alors que le développement de l’insécurité tient à l’urbanisation mal conçue, à la mauvaise organisation de la police, au manque d’implantation dans les zones les plus sensibles.

Je le répète : la mission d’une police de sécurité publique, c’est d’être présente sur le terrain pour qu’il ne se passe rien de fâcheux. Mais, dans le combat politique, il est tellement facile de jeter à la tête de l’adversaire l’augmentation des dépôts de plainte en l’accusant de laxisme, ou de l’utiliser pour prendre des mesures apparemment énergiques ! Or la France n’est pas un pays plus criminogène que l’Angleterre, et elle l’est sans doute moins que l’Allemagne. Cela n’a pas empêché le développement de la polémique politicienne sur l’insécurité, dont la police a été la première victime.

Il faut d’ailleurs s’interroger sur la nature de cette insécurité. Autrefois, à la campagne, les jeunes chapardaient et risquaient au maximum de recevoir une cartouche de gros sel dans les fesses. Aujourd’hui, les jeunes continuent à chaparder, mais cela se passe dans les grandes surfaces et l’affaire est immédiatement dramatisée. De plus, en raison de la crise, il y a beaucoup de délits de besoin, commis par des gens qui manquent vraiment de l’indispensable. Et puis, il y a tous les délits qui sont liés à l’utilisation des stupéfiants : voici quinze ans, nous avons alerté les pouvoirs publics sur les filières qui se constituaient et sur le rôle de l’argent sale … et nous nous trouvons maintenant dans la situation critique que nous avions redoutée. Manifestement, il ne suffit pas de faire la chasse aux petits trafiquants. Le débat que M. Pasqua voulait lancer sur la dépénalisation était intéressant à cet égard : qui ne voit que la consommation de stupéfiants est liée à la crise économique, et que c’est la pauvreté qui pousse certains pays à développer la production de drogue ? Quant à la grande délinquance organisée (braquages, proxénétisme, etc.) elle est plutôt en voie de réduction. Ce résultat n’est pas dû seulement à l’efficacité de la répression et de la dissuasion, mais au fait que les gangsters se sont reconvertis dans le trafic de la drogue et dans la délinquance électronique (usage frauduleux de cartes magnétiques etc.). Là encore, on assiste à un décalage entre la prise en compte de ces phénomènes nouveaux par l’État et la formation de ceux qui sont chargés de lutter contre ces pratiques. La petite délinquance est très agaçante, mais elle représente peu de choses, par rapport aux sommes considérables qui sont détournées par le gangstérisme informatique ; ne dit-on pas qu’en France, l’année dernière, 5 milliards de francs ont été volés de cette manière ? Le chiffre fait peur. Heureusement, un service de police scientifique et technique a été recréé, et on a fondé un Institut des hautes études de sécurité intérieure pour que des chercheurs de diverses disciplines soient associés à la réflexion sur le rôle de la police et sur les nouvelles formes de délinquance. Les policiers, comme tous les autres citoyens, doivent prendre une exacte mesure des menaces qui pèsent sur la société.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 610 de « Royaliste » – 29 novembre 1993