A NOUVEAU LE SOCIALISME

Parmi les dirigeants de la droite et de la gauche, rares sont ceux qui pensent qu’une candidature à l’élection présidentielle doit s’appuyer sur un projet complet élaboré en commun.

Refusant que la campagne électorale se fasse sur l’image excessivement personnalisée d’un candidat et sur un assortiment de formules publicitaires, deux socialistes représentatifs de l’aile gauche de leur parti proposent un projet politique qui sera soumis au vote des militants avant la convention nationale du P.S., le 17 juin.

Il mérite une lecture critique, à gauche et au-delà de la gauche.

Nous ne sommes pas socialistes et nous ne situons pas à gauche. Mais il est pour nous essentiel que les candidats à la présidence soient porteurs d’un projet politique médité et cohérent pour la nation et pour la France dans le monde.

Tel n’est plus le cas depuis de trop nombreuses années. Or les citoyens ont besoin de confrontations argumentées pour faire leurs choix, et la démocratie ne peut exister hors du conflit pacifique entre une majorité et une opposition structurées par une pensée et par un corps de propositions.

Pour partie, notre crise politique s’explique par l’absence, depuis 2002, d’une opposition de gauche déterminée : principale force sur ce côté de l’échiquier, le Parti socialiste n’est plus porteur des révoltes et des espérances populaires, comme il le fut avant 1981 avec François Mitterrand.

Or voici que l’aile gauche du parti hollandiste, animée par Marc Dolez et Gérard Filoche, présente un projet stricto sensu bouleversant dans la mesure où il s’analyse comme un projet résolument socialiste : il est nourri par la tradition socialiste authentique, il rompt effectivement avec l’idéologie et les pratiques néo-libérales des oligarques de gauche, il entend répondre aux aspirations populaires qui se sont massivement exprimées lors du référendum du 29 mai et pendant la bataille contre le « contrat première embauche ». Pour notre part, nous y retrouvons les illusions généreuses, les impasses et les propositions institutionnelles dangereuses qui sont caractéristiques de la gauche en général et du socialisme français en particulier.

D’où notre lecture critique, qui prolonge le débat amical que nous avons avec Gérard Filoche depuis bien des années.

Tel qu’il s’énonce, le projet présenté par « Forces militantes pour la démocratie et le socialisme » (1) est tout à fait clair : un appel est lancé au peuple français « Pour une VI ème République Sociale » qui s’appuie sur un ensemble très dense de « propositions pour une alternative antilibérale ». Historiquement, le socialisme français et européen s’est fondé et s’est affirmé dans l’opposition à l’idéologie individualiste et au système économique libéral, dans le respect de l’Etat de droit et des institutions parlementaires. L’évidence doit être soulignée : ce projet est socialiste, et nous n’avions rien lu de tel depuis les années soixante-dix du siècle dernier !

On passera sur l’analyse de la situation française et sur le bilan désastreux du gouvernement de droite, renvoyant nos lecteurs soucieux de comparaisons précises aux rapports politiques présentés aux congrès annuels de la Nouvelle Action royaliste.

Quant au démantèlement du dispositif ultra-libéral, nos souhaits rejoignent ceux de la gauche socialiste : liquidation des dispositifs qui détruisent le système des retraites (des mesures Balladur de 1993 à la loi Fillon de 2003) ; suppression dans le code du travail des dispositions concernant l’apprentissage dès 14 ans ainsi que le travail de nuit et le dimanche dès 15 ans ; abrogation des lois Raffarin de décentralisation (révision constitutionnelle du 13 mars 2003, loi organique du 12 août 2004) ; retrait de toutes les mesures visant au naufrage des entreprises publiques…

Quant aux propositions économiques et sociales, nos points d’accord sont nombreux.

Augmenter les salaires ? Oui. Ceci dans un souci de juste redistribution du revenu national et d’efficacité économique car des salaires élevés stimulent la demande intérieure globale et assurent la relance de l’activité – du moins dans le cadre d’une économie protégée. Pour fixer les idées, la gauche socialiste propose que sur les 160 milliards de profits réalisés sur le dos des salariés depuis 23 ans, cent milliards soient restitués en cinq ans aux spoliés. L’effet sur la compétitivité serait nul puisque, comme chacun le sait, les profits ne servent plus guère à financer les investissements.

Augmenter les minima sociaux ? Oui. Le Rmi, les indemnités de chômage et le minimum vieillesse ne doivent pas être inférieurs à un revenu de 800 euros bruts et sont à indexer sur le Smic qu’il faut bien entendu augmenter de toute urgence.

Assurer l’égalité professionnelle entre hommes et femmes ? Oui. Toujours reporté, l’application rigoureuse du principe d’égalité favorisera, là encore, la justice et l’efficacité économique.

En finir avec la précarité ? Oui. Il faut sanctionner durement l’usage de contrats précaires sur des postes permanents, requalifier les CDD successifs en contrats à durée indéterminée et établir un nouveau mode de contrôle administratif des licenciements.

Etendre et renforcer le secteur public ? Oui au retour à 100% d’EDF et de GDF dans le secteur public. Oui à la création d’un service public pour les personnes âgées et dépendantes. Oui à la nationalisation de l’eau. Oui à la constitution d’un « pôle financier public », à « l’appropriation publique de banques privées » si nécessaire – ce sera nécessaire ! – et à la mise en œuvre d’une politique industrielle qui implique le contrôle et l’impulsion de la puissance publique.

Revenir aux principes fondamentaux de la protection sociale ? Oui. Mais le sujet appelle à de longs commentaires et nous renvoyons là encore à la comparaison entre le projet de la gauche socialiste et les motions adoptées par la Nouvelle Action royaliste car nous tenons à souligner deux critiques fondamentales :

Quant au projet européen, la gauche socialiste ne déçoit pas : elle reste désespérément fidèle à son utopie sympathique, généreuse mais inopérante de l’ « Europe sociale ». Il va sans dire que l’augmentation de la protection sociale et la généralisation du bien-être doit être décidée et mise en œuvre pour l’ensemble du continent européen. Ce qui implique un changement complet de politique monétaire et budgétaire, ainsi que la définition d’une politique industrielle et l’établissement d’un tarif douanier commun.

Cette politique de coopération souplement planifiée et rendue possible par le contrôle politique de la Banque centrale européenne peut rapidement être appliquée dans le cadre de la confédération européenne associant toutes les nations du continent. Or la gauche socialiste continue de désigner un chemin d’évasion : un gouvernement européen responsable devant un Parlement élu au suffrage universel direct.

Cette formule parlementariste est contraire à la logique politique : on voit dans chaque nation que le régime parlementaire ne joue un rôle positif que dans la mesure où il existe un pouvoir arbitral, effectivement médiateur. Tel est le cas dans les monarchies européennes et dans notre monarchie élective… quand le président n’est pas étranger au souci politique.

Faut-il dès lors envisager l’élection d’un chef d’Etat européen ? Nous serions alors dans une logique fédéraliste que les supranationalistes les plus déterminés n’ont pas réussi à enclencher : la construction européenne n’a pu se faire que sur le mode de l’intergouvernementalité.

On peut toujours envisager un grand bond en avant. Mais il se heurterait à un vieux principe de réalité : ce sont les nations indépendantes et les Etats souverains qui constituent l’identité historique de l’Europe et son actuelle union juridico-politique se briserait si les nations cessaient de lui donner sa structure et sa dynamique. Plus précisément, l’Europe sociale s’est affirmée depuis 1945 selon des modèles sociaux nationaux, démocratiquement adoptés et développés sous l’impulsion des Etats.

Nous sommes en situation d’urgence : la relance de la politique sociale sera infiniment plus rapide et plus décisive dans le cadre national que par le biais d’un improbable gouvernement européen. Le « nouvel internationalisme sera celui de l’inter-nationale des nations – ou ne sera rien.

Quant aux institutions françaises, il y a lieu de marquer notre totale hostilité aux propositions de la gauche socialiste en vue d’une « 6ème République ». La gauche socialiste ne veut plus de la République gaullienne et rejette (à juste titre) « tout type de régime présidentiel ». Du coup, elle ne trouve rien de mieux que le régime d’Assemblée – qui était la pratique honteuse et malfaisante d’un parlementarisme qui n’avait pas trouvé son point d’équilibre entre les pouvoirs.

Il est étrange de constater que cette gauche veut détruire les institutions qui ont assuré l’arrivée des socialistes au pouvoir, les deux septennats de François Mitterrand et des cohabitations assez paisibles – même si elles furent insatisfaisantes. Ainsi, la gauche socialiste propose de supprimer l’élection du président de la République au suffrage universel : retour à l’inauguration des chrysanthèmes par destruction du pouvoir symbolique (maintien du lien politique) et de la capacité effective d’arbitrage ! Elle voudrait aussi transférer au Premier ministre les pouvoirs dévolus au président de la République, notamment en matière de défense : c’est absurde et cela pourrait être criminel pour une nation qui dispose de l’arme nucléaire – la dissuasion ne pouvant être mise en œuvre que par un pouvoir politique capable d’agir rapidement et en pleine indépendance à l’égard des partis. Un système à l’anglaise sans la monarchie est voué à l’échec.

Enfin, dire que le Sénat est une « anomalie » et qu’il devra être « profondément modifié, voire supprimé » nous engage vers l’établissement de la dictature de l’Assemblée unique – donc du parti majoritaire. Telle est la démocratie réelle dont rêve la gauche socialiste !

Nous demeurons quant à nous gaullistes ou pour mieux dire gaulliens – fermes défenseurs, en attendant mieux, de la monarchie élective qui permet à la France de résister vaille que vaille à la crise économique et sociale et à la démission de ses élites politiques.

Chers amis de la gauche socialiste, continuons le débat !

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(1) cf. la revue Démocratie et Socialisme, n° spécial 134, avril 2006 et le site www.democratie-socialisme.org

Article publié dans ne numéro 881 de « Royaliste » – 2006