La définition de la démocratie sera toujours débattue, mais les révolutions de l’Europe centrale et orientale sont heureusement venues nous rappeler ce qu’elle est : l’exigence, pour les personnes et dans les sociétés, d’une liberté essentielle. Liberté dans la vie de l’esprit, libre relation avec le pouvoir politique et avec la politique, libre organisation des groupes sociaux et libre comportement de chacun. De là procède la revendication immédiate et concrète de la libre expression publique des idées et des projets, et de leur représentation politique par les organisations partisanes.

Telle est l’exigence démocratique, qu’on aurait tort de croire « naturelle » ou « évidente ». A l’Est comme à l’Ouest, nous la savons menacée par les groupes en fusion qui veulent prolonger l’unanimité révolutionnaire, par la logique de partis qui tendent à se concevoir comme le tout, par la nostalgie de la sécurité dogmatique qu’offre n’importe quelle idée politique pervertie en religion. Fragilité de l’exigence démocratique menacée par sa propre passion de justice et de liberté, et par le dérèglement de la relation entre l’unité et la diversité – dès lors que le pouvoir politique ne dit pas le sens et ne donne pas la mesure.

ÉTAT DE DROIT

Au sortir de la tyrannie, et face à la violence latente, il est urgent de restaurer le politique dans son essence, qui n’est rien d’autre que de faire exister la justice, c’est-à-dire un droit qui garantit la liberté, et d’organiser l’Etat selon ce souci premier, grâce à une règle constitutionnelle librement adoptée. Moment décisif où la raison politique (1) établit les distinctions nécessaires entre la représentation et le gouvernement, règle autant que possible la balance des pouvoirs, cherche à établir une mesure entre les passions contradictoires et un arbitrage entre les intérêts contraires. De cette opération peut naître un lieu d’unité, autour duquel se recompose la société, une symbolique politique qui renforce avec le temps la légitimité du pouvoir.

La question de la forme du pouvoir et du mode d’incarnation de cette légitimité vient ensuite : il n’y a pas de maxime universelle, de recette applicable en tous temps et en tous lieux, et cela d’autant moins que la légitimité n’existe pas sans consentement populaire, librement exprimé. Ce rappel des urgences et des impératifs de la raison politique permet aux royalistes que nous sommes de dire exactement ce qu’ils espèrent pour les nations libérées : que l’on donne droit à l’exigence démocratique des peuples, que les institutions qu’ils choisiront soient au service de la justice et de la liberté, de la paix et de l’unité. Rien de moins, mais rien de plus.

Cela signifie-t-il que nous nous désintéressons du sort des dynasties européennes exilées, et des chances de Michel de Roumanie, de Siméon de Bulgarie, ou d’Alexandre de Yougoslavie ? Assurément non. Mais il n’y a pas d’internationale vouée à la propagande monarchiste et à la promotion des familles royales, ni même une coordination méthodique de l’action des divers mouvements royalistes européens mais simplement, entre ces derniers, des relations d’amitié. Quant aux dynasties, quant à leur présence discrète et à leurs espoirs, nous nous contentons de souhaiter que les journalistes fassent leur métier, qui est, hors de tout préjugé, de faire connaître les données historiques, d’enquêter sur place et de donner la parole à l’ensemble des témoins et des acteurs de la vie politique. Nous nous bornerons nous aussi à ce rôle d’information, qui n’exclut pas les remarques générales.

SITUATIONS

Cette sympathie empreinte de réserve tient au fait que la royauté n’est pas une solution universalisable, et que la légitimité politique qu’elle peut dans certains cas incarner dépend de situations concrètes qui s’inscrivent dans les conditions politiques que je rappelais plus haut, sans jamais les créer. Pour qu’une royauté ait chance de s’instituer à nouveau il faut en effet :

– l’existence d’une famille dynastique et d’une tradition politique régulièrement instituée : c’est le cas en Roumanie et en Bulgarie, pas en Pologne.

– la reconnaissance par le peuple du service historiquement rendu par la dynastie, quant aux exigences communes de liberté, de justice et d’unité.

– la dignité maintenue dans l’exil, la fidélité à la nation, le respect de toutes ses composantes, l’humilité devant le peuple, la volonté de dépasser les conflits qui l’ont marqué.

– l’accord démocratiquement exprimé par le moyen du suffrage universel quant à la ré-instauration de la monarchie royale, dans le cadre d’une constitution délimitant ses pouvoirs et établissant la règle successorale.

L’exemple de l’Espagne montre que l’institution d’une « monarchie tempérée par le roi » est possible et l’expérience a montré combien elle était souhaitable pour garantir la démocratie et le fonctionnement régulier de ses institutions. Il est encore trop tôt pour dire si d’autres pays peuvent envisager un tel recours. Nous pouvons seulement faire observer que la royauté est prédisposée à l’arbitrage, qu’elle offre une solution simple quant à la continuité, et que sa symbolique est, de toutes, la moins susceptible de dérives. Nous pouvons supposer, parce que l’exemple des monarchies européennes nous y incite, que la tradition royale est une affirmation tranquille de l’identité de la nation et qu’elle peut ainsi éviter – mais pas toujours ! – l’excès nationaliste qui menace aujourd’hui de nombreux peuples. Nous pouvons enfin constater que les citoyens de l’Europe libérée aspirent à retrouver leur mémoire et leurs symboles, et que la royauté pourrait leur permettre de renouer ces liens nécessaires en évitant le passéisme.

Tels que Frédéric Mitterrand nous les fait redécouvrir dans ses remarquables émissions, les rois et les princes exilés sont disponibles. Ni mystiques ni mystagogues, ils savent qu’ils ne sont pas d’une essence supérieure, ni fondateurs du droit ni source de la vérité du peuple tout entier, mais simplement, selon la formule de Maurice Clavel, les derniers serviteurs de tous. C’est pour ce service qu’ils peuvent être appelés, s’ils n’ont cessé ni ne cessent d’en être dignes.

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(1) Claude Bruaire, La Raison politique, Fayard 1974.

Editorial du numéro 532 de « Royaliste » – 5 mars 1990