Surpris mais soulagé par le retrait de Jacques Delors, c’est sans émotion aucune que j’ai entendu les hommages appuyés adressés au non-candidat par une partie de la gauche. Ainsi, cette grande figure vertueuse, tout entière pénétrée par le souci du devoir, nous aurait donné une leçon de morale politique et de morale tout court – de « pureté » selon le directeur du Monde (1)…

Comme toujours, l’inflation du langage masque la perte du sens des mots et des valeurs qu’ils portent. Pour éviter la double tentation du cours de philosophie morale et de l’ironie, je me contenterai de poser deux questions tirées de la lecture salubre et salutaire d’un grand moraliste de notre siècle (2). Qu’est-ce qu’une vertu sans courage, sans fidélité et sans sacrifice ? Quel est ce devoir qui n’est pas accompli jusqu’au bout ?

Pour en revenir à notre domaine familier, c’est sans étonnement ni acrimonie qu’il faut souligner l’insouciance et la méconnaissance du politique que révèlent le refus de Jacques Delors. L’homme de Bruxelles ne croit pas manifestement pas au pouvoir politique, c’est-à-dire à la capacité instituée de poser les conditions de la justice, de garantir la liberté et la paix civile – définition laïque qui correspond, me semble-t-il, à la conception chrétienne du pouvoir…

Dans un ordre second, cet ancien ministre a montré par ses déclarations du 11 décembre qu’il ne comprenait rien à la Ve République : sous l’insulte lancée à François Mitterrand (le « roi fainéant ») perce la méconnaissance du rôle arbitral du chef de l’État, de sa relation avec la nation, de son dialogue avec l’ensemble de ses citoyens, de son action diplomatique. De surcroît, ce militant naguère porté au pouvoir par la grande vague du Programme commun ne croit pas à la dynamique politique qui fait et défait les majorités parlementaires les mieux installées : l’excuse d’une dissolution inutile est à cet égard piteuse, tant la révision des alliances qu’on pouvait craindre ou espérer était dans la suite logique de sa candidature. Mais ce réformiste social n’a pas voulu tenir compte du mouvement de notre société, de l’attente impatiente, des révoltes latentes ou déclarées, de l’urgence d’y répondre. Mais ce membre du Comité directeur du Parti socialiste n’a pas voulu prendre des responsabilités que beaucoup souhaitaient : il a laissé grandir l’espérance, il l’a entretenue par ses silences, son livre, sa déclaration sur le « devoir », il a fait miroiter jusque dans la dernière demi-heure un grand projet avant de briser net l’espoir que beaucoup mettait en lui, avant de dire froidement aux Français, et pas seulement à la gauche, que leur aspiration au changement n’avait aucune chance de se concrétiser. Nous le savons, pour l’avoir éprouvé. Il n’a rien de pire que de désespérer l’espérance qu’on a fait naître, rien de plus immoral que d’accomplir cet acte d’anéantissement sous le couvert de la morale.

Après l’éviction de Michel Rocard, avec la retraite de Jacques Delors, la « deuxième gauche » subit son deuxième revers capital en quelques mois. Nous nous félicitons de nous en être toujours défiés et de l’avoir souvent combattue. Et nous sommes effectivement soulagés d’un grand poids. Les projets du candidat présumé de la gauche étaient contraires à nos convictions : adversaires résolus du néo-libéralisme économique, hostiles au quinquennat et au fédéralisme européen, nous aurions combattu Jacques Delors au premier tour et nous aurions été dans une situation difficile s’il avait fallu choisir, pour le second, entre la fausse vertu deloriste et le conservatisme autoritaire d’un Édouard Balladur soutenu par Charles Pasqua.

Aujourd’hui, les perspectives sont plus larges. Secoué par le retrait de Delors mais libéré de l’hypothèque Tapie, le Parti socialiste est désormais en mesure de retrouver son identité et de redéfinir son projet. Rescapé de la marginalisation qui le menaçait, Jacques Chirac peut transformer les enjeux électoraux s’il s’inscrit – et se maintient – dans la tradition gaullienne. Au malaise de l’abstention, nous préférons un bel embarras du choix.

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(1) Le Monde, 13 décembre 1994.

(2) Vladimir Jankélévitch, Traité des vertus, notamment tome I page 131, et tome II page 89, coll. Champs Éd. Flammarion.

Editorial du numéro 633 de « Royaliste » – 28 décembre 1994.