Dans une actualité devenue imprévisible et insaisissable, le commentaire consiste à enregistrer les coups et les contrecoups. Dans la guerre de tous contre tous, à tous les fous l’on gagne.

Dans sa passion anti-gaullienne, l’éminent anonyme qui a rédigé l’éditorial du Monde le 3 juin dernier n’a manifestement pas compris le sens et la portée des mots qu’il a employés. Pour lui, le quinquennat permettra la « désacralisation » du pouvoir présidentiel.

S’il avait été plus rigoureux, l’auguste plume (Plume l’Auguste lui-même, alias Jean-Marie Colombani ?) aurait tracé un autre vilain mot – désymbolisation –  ou évoqué plus élégamment la destruction du pouvoir symbolique – autrement dit le dynamitage de nos institutions.

S’il avait été courageux, Pontifex Anonymus (âne-onimus, l’âne-sans-nom aurait dit Lacan) aurait célébré la ruine du pouvoir politique en tant que tel – d’ailleurs formalisée à Berlin par Bill Clinton, Jospin et autres gloires du « centre-gauche » réunis pour blablater sur la « gouvernance » qui remplace désormais le gouvernement.

Mais puisque la pontifiante sommité tient à nous entretenir de sacralité, allons-y. Dans sacré il y a du sacre, mais aussi du sacrifice (de soi, pour le bien commun) ou du sacrificiel qui peut être sanglant. Or quand on détruit le symbolique (ce qui rassemble) on favorise les divisions, les conflits, les crises … sacrificielles. Je résume pour que L’Ane du Monde (qui n’a rien à voir avec l’âme du monde, mais beaucoup avec le monde sans esprit[1]) puisse comprendre ce qu’on a expliqué à maintes reprises dans son propre journal.

Dès que Plumitivus Maximus aura achevé de lire le résumé en bandes dessinées (par Plantux) des travaux de René Girard, Pierre Legendre et allii, il prendra conscience d’une situation qui devrait troubler nos blanches colombes : avant même la destruction la fonction médiatrice dans l’Etat, la crise sacrificielle latente devient chaque jour un peu plus manifeste… y compris à la Une de la presse bien-disante qui constitue le grand égout collecteur (Cloacus Maximus) des folies de cette fin d’époque.

Sur la Seine, passe et repasse la nef des fous. Au moment où Philippe Séguin se présente en Hercule, Grand Nettoyeur des écuries de Tiberias, on annonce la mise en examen de trois barons de la Maison Madelin, fieffés fidèles du Parrain RPR :  c’est le clan Dominati qui tombe, mis en examen dans l’affaire des faux électeurs du 3ème arrondissement. Alors que Bertrand Delanoë, grimé en Candide, sussure qu’il faut changer d’air, sa tête de liste du 13ème arrondissement, Jean-Marie Le Guen, est mise en examen dans l’affaire de la MNEF (des fous). Ca me donne l’idée d’un sondage : préférez-vous Pa Dalton ou Ma Dalton ? Que pensez-vous d’un Premier ministre qui cultive son image d’honnêteté et qui laisse son ministre de l’Intérieur déclarer qu’on ne révisera pas des listes électorales manifestement truquées ? Votez Truc, ou Machin, c’est toujours voter truqué !

Au Palais Brongniart, c’est le carnaval des déments. Alors que le Monde (3 juin) nous informe en première page de « l’optimisme des boursiers », Le Parisien consacre sa Une du même jour aux Ripoux de la Bourse : deux « gendarmes » de la Commission des Opérations de Bourse, chargée de réprimer les délits d’initiés, sont lourdement soupçonnés d’avoir commis un énorme… délit d’initié ! Ca me donne l’idée d’un autre sondage : préférez-vous être détroussé par des gendarmes ou par des voleurs ?

Les résultats de ces sondages n’ont d’ailleurs aucune importance, puisque le maître-sondage nous apprend que la popularité du Premier ministre reste exceptionnelle : 55% de satisfaits (et même 62% pour le chômage, 58% pour la Sécu) qui sont …mécontents de la réforme de l’éducation (74%), de la lutte contre l’insécurité (67%) de la réduction des inégalités (60%).

A quoi bon un commentaire, puisqu’il n’y a pas d’information. Un coup médiatique chasse l’autre dans un monde qui se parfume au scandale, alors que monte une odeur de sang..      

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Article publié dans le numéro 752 de « Royaliste » – 12 juin 2000

 

[1] Allusion à la fameuse phrase de Hegel à Iéna voyant passer « l’Empereur, cette âme du monde ».