Incontestablement, l’individu porte beau. Un ou deux passages au « J.T. » d’Antenne 2, une couverture couleurs de « L’Express » agrémentée d’un slogan tapageur, et l’« effet » Copel est lancé…

Le général Etienne Copel possède, à n’en pas douter, un physique « médiatique » : 48 ans et encore tous ses cheveux ; la combinaison de vol et le menton volontaire de ce pilote de charme, ancien plus jeune général de France, « promis à un bel avenir », passent bien à l’écran.

Cet officier supérieur a décidé d’avoir des idées et c’est afin de les exprimer librement qu’il a choisi de quitter les cadres d’activé. Dans ce livre (1), Etienne Copel s’attaque à la doctrine française de la dissuasion en affirmant que le « nucléaire ne dissuade que le nucléaire » et « qu’il est évident qu’on ne peut pas détruire Moscou à la suite d’une agression non-nucléaire ».

Toute cette réflexion s’articule autour d’un principe de base : une éventuelle agression soviétique s’effectuerait sous la forme d’un emploi massif d’engins conventionnels et d’armes chimiques. Dès lors, la doctrine « anti-cités » deviendrait irréaliste et dangereuse car elle ne laisserait au Président de la République que le choix entre le suicide (représailles stratégiques disproportionnées sur des objectifs civils entraînant une riposte désastreuse contre le territoire national), ou la capitulation devant l’impuissance de nos armées à résister à une telle agression (manque de moyens antichars et anti-aériens, absence totale de protection contre la guerre chimique).

Face à ce dilemme, Copel recherche des solutions. Pour lui, la France pourrait organiser efficacement sa défense en s’appuyant sur une D.O.T. (défense opérationnelle du Territoire), concept fondé sur un renforcement de notre aptitude défensive grâce à l’utilisation massive des armes modernes individuelles et « intelligentes » que ce sont les engins anti-char et anti-aériens, type Hot, Milan ou Roland, ainsi que par l’accroissement de nos moyens en hélicoptères de combat et par l’adoption de l’arme anti-char par excellence que constitue la «bombe à neutron» qui «tue les méchants en épargnant les bons».

Copel considère que l’emploi de l’arme stratégique est impensable si la France n’est agressée que par des moyens traditionnels et propose donc que nous appliquions la théorie de « l’emploi chez soi » de l’arme nucléaire par le pays attaqué afin de circonscrire les risques de guerre apocalyptique. De par l’exiguïté de l’Europe occidentale, l’arme employée ne pourrait être que neutronique car il est aisé de protéger les civils de ses rayonnements. Enfin, il souhaite la création d’un potentiel d’offensive chimique et le renforcement de nos capacités de protection vis à vis de ces armes.

A bien des égards, les thèses du général Copel semblent contestables :

— dans son analyse de la stratégie française comme fondée uniquement sur le « tout ou rien ». Les moyens nucléaires français se multiplient quantitativement et qualitativement et leur précision permet aujourd’hui de disposer d’armes « anti-forces » pointées sur des objectifs militaires et non plus uniquement sur les villes.

— dans sa position face aux missiles Pershing II car il néglige l’importance fondamentale de la présence de ces vecteurs sur le territoire occidental. Ces armes étant servies par des unités américaines, leur destruction entraînerait une effusion de sang de « Gl’s ». Ainsi, par leur seule présence ils sont les meilleurs garants du « couplage » entre la défense de l’Europe et le système stratégique américain.

— dans son hypothèse de départ, une agression par des moyens traditionnels (chars notamment), alors que toutes les études stratégiques soviétiques affirment que les blindés ne serviraient qu’à occuper les territoires conquis après neutralisation des capacités de défense occidentale (probablement par l’emploi de missiles qui, par leur précision de plus en plus grande, permettront bientôt de détruire d’une manière sélective les « points sensibles » du système de défense classique de l’Europe.

— dans ses illusions sur la capacité de notre pays à organiser une « levée en masse » et à mener une guerre de guérilla à outrance. « Imaginez les réflexions des Soviétiques s’ils avaient en face d’eux, au lieu des armées actuelles, soudées, groupées, bien localisées des combattants in visibles et dotés d’armes efficaces derrière chaque buisson chaque mur, chaque colline Quand on voit que les Afghans, avec un armement extraordinairement faible, tiennent en respect les Soviétiques depuis des années, on se dit que cette forme de guerre est efficace. » L’exemple est superbe par son ridicule : 3 millions d’exilés, 1 million de morts, des populations entières affamées, un véritable génocide en train de se réaliser. Et pourtant, la géographie et le caractère fier et courageux des Afghans en font des combattants redoutables.

Le général Copel pense-t-il sérieusement défendre notre pays « à la Suisse » ou « à la yougoslave » en utilisant les anfractuosités de la plaine beauceronne ? En admettant même que cela soit possible, cette thèse présuppose que le territoire national soit occupé et que nous parvenions à contraindre les Russes à déguerpir. Mais comment croire que l’Armée Rouge pourrait reculer alors qu’elle constitue le lien le plus solide de l’Empire soviétique ? C’est l’existence et la cohésion même du système qui seraient menacées. Soyons-en sûrs, si les Russes attaquent, ce sera pour vaincre, par tous les moyens, et non pour replier leurs blindés devant les tirs provenant des « buissons » ou des « murs ».

— quant à l’importance accordée par Copel à l’arme neutronique, elle démontre une nouvelle fois que nos généraux se préparent à gagner la guerre de 1940 : les Soviétiques demain, comme les Allemands hier, « doivent » nous attaquer avec de puissantes divisions cuirassées que, cette fois, nous liquiderons grâce au feu neutronique. Hélas, à l’heure des SS 20, ces conceptions sont bien dépassées.

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Etienne Copel, Vaincre la guerre, Ed. Lieu Commun. « L’Express » du 16 au 22 mars.

Article publié dans le numéro 401 de « Royaliste » – 28 mars 1984