Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas agité, dans les hautes sphères, le thème du déclin de la France. Le parti ultra-libéral en assure ces temps-ci la relance et chacun y va de sa méditation.

Pourquoi pas ? Le déclin d’une nation n’est pas chose impossible et il faut se montrer attentif aux éventuelles manifestations du phénomène. Mais il faut commencer par s’interroger sur les termes du débat et sur son principal promoteur : en l’occurrence M. Baverez (1) qui est normalien, docteur en histoire, agrégé de sciences économiques et sociale, énarque et qui fut longtemps haut fonctionnaire. Intelligent, cultivé, il écrit lui-même des ouvrages de qualité. M. Baverez appartient à l’élite de la nation, ce qui est respectable, et se range dans le camp libéral ce qui mérite considération.

Il n’est donc pas étonnant que cet intellectuel qui regarde la France « tomber » prenne la mesure du déclin à partir des critères de son milieu social et idéologique : selon lui notre pays décline parce qu’il ne s’adapte pas aux transformations de la géopolitique et du capitalisme mondial. Un décodage précis de son article montrerait que M. Baverez adhère à la vision bushiste du monde et aux préceptes ultra-libéraux. D’où sa conclusion implacable : la France rebelle aux expressions les plus grossières de l’impérialisme américain et à la globalisation financière est un malade qui a besoin d’une thérapie de choc.

Les opinions et sentences de M. Baverez appellent deux remarques désagréables.

L’une porte sur la pertinence économique du propos : sur la foi d’une idéologie dont le caractère fallacieux a été cent fois démontré, comment ose-t-on encore préconiser une thérapie ultra-libérale pour soigner les conséquences de la faillite d’un libéralisme déjà trop avancé ?

L’autre remarque est sociologique et dépasse le cas de M. Baverez. Alors qu’elles ont été nourries, éduquées, protégées, rétribuées et promues par la France gaullienne puis par un Etat aux interventions efficaces, pourquoi les élites du pouvoir, des médias et des affaires (M. Minc, M. Fauroux…) refusent-elles aux enfants des autres la sécurité sociale, les salaires convenables, les perspectives stimulantes de carrière ? Au nom de quoi cette aristocratie qui se sert de la fonction publique comme d’un tremplin vers de fructueuses affaires privées s’arroge-t-elle le droit de condamner la majorité des Français à la précarité dans le travail et à des retraites misérables ?

La réponse est aussi médiocre et désespérante que les ambitions de ces messieurs : les élites du pouvoir, des médias et des affaires veulent se réserver les profits matériels et symboliques qui résultent de la mise en coupe réglée de notre pays.

Ce n’est pas la France qui décline : ce sont ses élites qui la privent de sa puissance en abandonnant à la prétendue loi du marché les entreprises françaises abusivement privatisées. Et c’est l’abandon de toute politique industrielle, monétaire et commerciale qui empêche le gouvernement de remplir sa mission constitutionnelle et qui prive notre diplomatie des moyens qui lui sont indispensables.

Ce n’est pas l’Etat qui asphyxie la société : c’est au contraire le laisser-faire qui conduit à la catastrophe nos grands services publics (France Télécom, La Poste) et c’est le favoritisme des potentats de droite et de gauche qui est à l’origine de la gabegie financière (1) que les citoyens contribuables sont obligés de compenser.

Le problème de la France ce n’est pas le conservatisme des Français : par millions, ils expriment leur dévouement (sans les bénévoles qui administrent la misère, où en seraient les déficits publics ?) et (ou) leur aspiration à une révolution économique et sociale. Le problème de la France, c’est la déchéance de ses élites que beaucoup de Français soulignent en votant pour Jean-Marie Le Pen. Et ces élites avouent elles-mêmes leur déchéance comme elles l’ont toujours fait : en accablant les citoyens du poids de leurs malhonnêtetés, de leurs renoncements et de leurs échecs. C’est en cela que les thèses de M. Baverez font peur : tôt ou tard, les peuples humiliés et insultés se vengent. Terriblement.

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(1) « Regarde la chute et tais-toi », Le Monde du 16 septembre.

(2) Lire ou relire l’excellent ouvrage d’Olivier Toscer, Argent public, fortunes privées, Histoire secrète du favoritisme d’Etat. Denoël, 2002.

Editorial du numéro 823 – 2003