Dans le fatras d’une actualité présentée en dépit du bon sens, comment discerner ce qui affecte les citoyens ? Et comment éviter que nos propres jugements ne soient modifiés ou pervertis par les passions militantes ? En ce qui me concerne, ces questions se posent avec une acuité particulière lorsqu’il y a débat sur l’euro.

J’avais annoncé il y a deux ans l’échec du « passage » à la prétendue monnaie européenne, qui fut une incontestable réussite technique. La tentation est forte de souligner tout ce qui pourrait atténuer l’erreur de prévision et de se réjouir des mauvaises nouvelles publiées. Mais il ne s’agit pas d’avoir raison malgré tout, et les échecs monétaires entraînent trop de souffrances pour qu’on puisse s’en féliciter.

C’est pourquoi je veux simplement me faire l’écho des principaux agents de l’idéologie dominante, qui faisaient naguère l’apologie de l’euro (1). Chez eux la déception est immense. Les oligarques de droite et de gauche éprouvent sans doute le même sentiment, qu’ils ne peuvent avouer sans reconnaître du même coup les sacrifices inutiles imposés au peuple dont ils se disent les mandants.

Quels sont donc ces faits accablants qu’il leur faut admettre ?

L’hostilité de la population à l’euro. Ces journalistes croient dur comme fer aux sondages ; or ils constatent que les Français, comme tant d’autres européens, associent presque unanimement l’euro et la hausse des prix et estiment dans leur majorité que cette monnaie a surtout profité aux marchés financiers. On nous avait pourtant promis l’élimination de l’inflation par baisse concurrentielle des coûts…

La quasi-stagnation qui frappe la zone euro contraste avec la forte croissance américaine et avec les résultats très honorables des trois membres de l’Union européenne (Royaume-Uni, Suède, Danemark) qui n’ont pas adopté ou qui ont refusé la « monnaie unique ». L’euro devait être un formidable moteur de croissance : tel n’est pas le cas. Au contraire, on avoue que notre croissance était plus forte avant l’euro que maintenant.

La dépendance de l’euro vis-à-vis du dollar. Dans un première phase, la dévaluation de l’euro, qui gênait les milieux financiers, a permis de rétablir un niveau d’activité convenable dans notre zone monétaire – ce dont le gouvernement Jospin s’était abusivement crédité. Or les experts attitrés nous apprennent que le mouvement de baisse du dollar (- 20% en 2003) nous fait perdre 2% de croissance annuelle et que l’aggravation de cette tendance nous conduirait à la « catastrophe ».

L’inertie de la Banque centrale européenne ajoute au désarroi général. Le 8 janvier, Jean-Claude Trichet a annoncé qu’il laissait faire le marché parce que la reprise mondiale compenserait les effets négatifs de l’euro fort auquel il demeure attaché -comme tous ses collègues qui défendent avant tout les grands intérêts financiers. Les commentateurs bien-pensants découvrent ainsi que la Banque centrale étrangle l’industrie et le commerce ; ils se désolent de l’impuissance des gouvernements face à une Banque centrale qu’ils ont voulu indépendante et qu’ils ont vouée à la lutte contre l’inflation. Leur constat est d’autant plus amer que les Etats-Unis, la Chine et le Japon, nous disent-ils, ont une politique de change alors que l’Union européenne en est dépourvue.

La paralysie de l’Union européenne est le point conclusif de l’ensemble de ces analyses désenchantées. Le pacte de stabilité est mort et le projet de « traité constitutionnel » a avorté…

Ces échecs patents devraient inciter les chefs d’Etat et de gouvernement européens a définir des politiques économique et monétaire complètement maîtrisées. Ils se contentent de préparer une vague relance institutionnelle sur la base de ce qui a déjà échoué, et d’attendre les effets bénéfiques du dynamisme américain. La Commission continuera d’imposer une ultra-concurrence meurtrière et les restrictions budgétaires décidées en France et en Allemagne malgré l’abandon du pacte de stabilité aggraveront le chômage et la pauvreté.

Dans un an, nous entendrons les mêmes lamentations. Que de temps perdu dans cette Europe de l’Ouest encore riche et pleines d’énergies faciles à mobiliser.

***

(1) J’utilise, sans recourir à des citations qui seraient trop longues et trop abondantes, les articles publiés dans Le Nouvel Observateur (n° 2004, du 15 janvier) et dans Le Monde du 10 janvier.

Editorial publié dans « Royaliste »,numéro 830 – 2004