Comment deux observateurs réputés de la vie française peuvent-ils dénoncer le « désert idéologique » dans lequel nous sommes censés vivre ? Est-il vrai qu’il n’y a plus de philosophes, ni d’économistes pertinents ? Si tel n’est pas le cas, comment expliquer cette bévue ? Une fois de plus, c’est la question des médias qui est au cœur d’un débat… censé ne pas exister.

Pour la centième fois, on nous fait le coup de la décadence intellectuelle de la France. Qui « on » ? Alain Duhamel en personne, qui a publié dans Libération (27/8/09) une chronique intitulée « Le désert idéologique français ». Les deux premières lignes résument le propos : «  Il n’y a plus un seul maître à penser comme le furent Aron, Sartre ou Camus. Il n’y a plus, en politique, d’intellectuels phares sur le modèle d’Althusser, Furet, Braudel ou Foucault ». La « décomposition du communisme orthodoxe » expliquerait cette désertification…

Le 4 septembre, Frédéric Lemaître, rédacteur en chef du Monde, explique dans son journal que « la crise remet en cause le savoir et le statut des économistes ». Thème intéressant, mais curieusement traité. Nous lisons qu’il n’y a pas de débat public en France sur l’incapacité des économistes à prévoir la crise. La raison de ce manque ? « Formés pour la plupart durant les « trente glorieuses », les économistes n’ont pas encore analysé l’importance prise par la finance dans les économies développées » ! Frédéric Lemaître cite des bribes de Paul Krugman, de Maurice Allais, évoque André Orléan pour conclure avec Francis Fukuyama que les économistes gardent le silence sur leurs échecs parce qu’ils ont personnellement intérêt au développement du secteur financier.

Nos lecteurs le savent : les entretiens que nous publions ici-même et les débats de nos Mercredis prouvent la richesse de la réflexion philosophique et politique et la vitalité des économistes critiques. Comment Alain Duhamel peut-il ignorer qu’on trouve dans les bonnes librairies une bonne dizaine d’ouvrages philosophiques récents qui valent autant ou plus que l’œuvre de Sartre ou de Foucault ? Comment Frédéric Lemaître peut-il tenir pour nuls et non avenus les ouvrages de François Morin (1), qui explique depuis quarante ans le processus de financiarisation ? Pourquoi ne cite-t-il pas les noms des économistes français qui ont annoncé et expliqué la grande crise – qu’il s’agisse de Jean-Luc Gréau, de Jacques Sapir, de Paul Jorion, de Frédéric Lordon… ?

La cécité des éminences de Libération et du Monde a selon moi une cause première : un statut socialqui place les chroniqueurs les plus en vue dans un milieu clos. Pour Alain Duhamel, c’est l’évidence : dans sa niche, le chien de garde ne peut voir le château du maître. Lui qui joue depuis des décennies le rôle du politologue, ne se rend pas compte qu’il véhicule toutes les platitudes du néo-libéralisme. Dans le « désert idéologique », Alain Duhamel campe un idéologue disert et trop occupé pour étudier les livres qui comptent.Responsable d’un journal qui produit l’idéologie dominante – et qui a induit en erreur ses lecteurs sur le fonctionnement de l’économie – Frédéric Lemaître est enfermé dans le milieu des prétendus experts qui fournissent aux oligarques le prêt-à-penser nécessaire à la défense de leurs intérêts.

Le rôle médiatique des deux chroniques aggrave leur aveuglement : tous deux sont portés à croire, par fonction, que les débats importants se déroulent exclusivement dans les médias où ils interviennent. Or ces médias ne reflètent plus les débats qui se déroulent entre chercheurs, entre intellectuels engagés, entre militants mobilisés. Preuve : la campagne sur le défunt « traité constitutionnel ». Par la suite, au lieu de se remettre en question, les gens de médias ont continué à encadrer le débat – notamment sur l’économie – de telle manière que toute pensée hétérodoxe soit marginalisée et disqualifiée.

Malgré la faillite théorique et pratique de l’idéologie ultralibérale, ce sont les mêmes experts qui continuent de pontifier tandis que les économistes critiques demeurent assignés à un rôle de figurants ou sont ignorés. Faut-il cependant dénoncer une censure de fait, voire un totalitarisme insidieux ? La pression idéologique est une réalité mais il est vrai que certains économistes antilibéraux refusent de participer aux débats médiatiques. D’où le débat qui se déroule actuellement sur… le débat. Lors d’une discussion approfondie animée par Naja Neskovic et Daniel Schneidermann (2) et dans un texte publié par Acrimed (3) Frédéric Lordon s’est livré à une réflexion substantielle au cours de laquelle il invite à dépasser « l’antinomie de la trahison [de ses idées] et de la désertion [du champ médiatique] ». Reprenons les principaux points soulignés par le jeune économiste, avec rigueur sur Acrimed, avec drôlerie chez Schneidermann :

Les principaux médias sont totalement contrôlés par de grands groupes capitalistes et par le pouvoir sarkoziste qui est intimement lié aux milieux d’affaires. Le constat est sommaire mais ceux qui ont développé vingt ans une critique fine des médias en sont pour leurs frais : l’emprise capitaliste est telle que le schéma marxisant la plus éculé suffit pour rendre compte de la réalité !

Les journalistes qui opèrent pour le compte de l’oligarchie ou qui sont eux-mêmes membres du milieu dirigeant donnent la parole à des intervenants qui critiquent l’ordre établi. Dès lors, pourquoi ne pas profiter de ces séquences pour faire passer les bonnes idées ? Avec pertinence, Frédéric Lordon fait observer que «la publication d’informations « critiques » a pour strictes conditions de possibilité : 1) d’être suffisamment éparpillées au sein du journal pour ne jamais acquérir la consistance d’une ligne éditoriale ni entamer celle de la ligne en vigueur ; et 2) de rencontrer les réquisits de la grammaire médiatique dans ce qu’elle a de plus autonome, ceux auxquels un rédacteur en chef déférera à coup presque sûr (sauf censure capitalistique manifeste), à savoir la grammaire du scoop, de la révélation, du scandale ou du montage fait-diversier spectaculaire ».

Les chercheurs hétérodoxes qui interviennent régulièrement dans les médias sont confrontés à des interlocuteurs qui peuvent être très sympathiques, nouer des relations d’amitiés – ce qui est tout à fait normal. Mais ils risquent alors de passer sans s’en apercevoir de la courtoisie à la connivence, de la concession minime au compromis. Point n’est besoin de citer les noms de gauchistes rouge sang et de durs keynésiens qui sont devenus les comparses mous de confrontations parodiques au terme desquelles tout le monde se félicite, sur le plateau, d’avoir fait une bonne émission. « On n’entre jamais dans un groupe avec le propos délibéré de s’y faire détester, sachant que pour s’y faire aimer il suffit de se conformer à ses mœurs », note Frédéric Lordon.

Les opposants les plus tenaces ne peuvent faire valoir leur point de vue en une minute et demie dans le journal télévisé du soir ou en trois minutes sur le plateau d’Arlette Chabot. Il faut plus de temps pour expliquer la genèse et les conséquences de la crise, puis proposer des solutions, alors que n’importe quel expert médiatique peut refiler en trente seconde la formule rituelle sur « les stabilisateurs automatiques » qui évitent le pire dans l’attente de la reprise. De plus, les plus véhémentes des déclarations sont noyées dans le flux de la communication et ne font jamais le poids face à la production de propos et d’images chargées d’émotion. Le plus grand des stratèges militaires, convié à expliquer un conflit, sera vite obligé de se taire si un jeune et belle actrice répète par trois fois sur un ton consterné que la guerre est une horreur et qu’il faut l’abolir pour le bien de l’humanité… L’énoncé de ce type d’évidence sans contenu « plombe » immanquablement tout débat.

Somme toute, la participation d’intellectuels critiques aux débats médiatiques ne permet pas la diffusion d’analyses cohérences et sert d’alibi démocratique au système de communication de l’oligarchie.

Faut-il dès lors que les chercheurs et autres intellectuels désertent les grands médias ? Frédéric Lordon s’autorise quelques interventions mais refuse beaucoup d’invitations. Non par souci de préserver sa pureté (il déclare qu’il n’est pas différent des autres et qu’il finirait comme les autres s’il entrait dans le circuit) mais au nom d’une division nécessaire du travail. Quelques mois avant le grand débat médiatique sur le bicentenaire de la Révolution française, François Furet nous disait qu’il n’y participerait pas car il voulait se consacrer à ses recherches : « ou bien on travaille, ou bien on est dans les médias ». Frédéric Lordon estime lui aussi que les chercheurs doivent faire leur métier et il souhaite que la diffusion dans les médias des idées critiques soit assurée par des « doxosophes », « c’est-à-dire des gens qui, n’appartenant pas eux-mêmes au monde des producteurs intellectuels directs, en seraient cependant suffisamment proches pour connaître les travaux qui s’y élaborent, les adapter et les faire connaître, éventuellement avec les réductions et les approximations assumées que suppose le passage par les médias, mais non sans efficacité ». Pour avoir joué ce rôle, nous savons que les doxosophes hétérodoxes risquent autant que les chercheurs de tomber dans la connivence, de devenir les figurants typés qu’on convoque pour jouer leur rôle dans le spectacle télévisé – ou de se faire marginaliser puis exclure du champ médiatique s’ils ne jouent pas le jeu.

Ces intellectuels du second rang restent utiles mais ils ne peuvent suffire à la tâche. Ce sont les dirigeants des partis politiques qui devraient assumer l’essentiel de la fonction critique et inscrire sous forme de projet cohérent les idées émises par les chercheurs. S’exprimant au nom d’une organisation, avec l’autorité que confère l’élection au suffrage universel, les dirigeants politiques peuvent déjouer tous les pièges évoqués plus haut. Ce n’est plus le cas. Mais les partis qui succèderont à ceux qui agonisent aujourd’hui devront, pour être populaires, se faire à nouveau les porteurs de traditions de pensée.

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(1) Cf. les ouvrages de François Morin, notamment  Le nouveau mur de l’argent : Essai sur la finance globalisée. Seuil, 2006.

(2) Cf. Arrêt sur images : http://www.arretsurimage.com/

(3) Cf. sur le site d’Acrimed : « Critique des médias, critique dans les médias » publié le 24 août 2009 par Frédéric Lordon. http://www.acrimed.org/

 

Article publié dans le numéro 953 de « Royaliste » – 2009