L’Allemagne est passée de Gerhart Schröder à Angela Merkel comme on tombe de Charybde en Scylla. Sous la plume de Bruno Odent, le fameux « modèle allemand » se dévoile comme un anti-modèle qui est en train d’épuiser le peuple allemand lui-même.

 

L’Allemagne, toujours exemplaire ! La discipline, l’efficacité, la rigueur des Allemands ! Les clichés s’accumulent, les exhortations s’amoncellent depuis des décennies et nos gouvernements s’inclinent devant cet indépassable modèle. Mais, au juste, de quoi parle-t-on ? On nous présente une Allemagne d’après-guerre qui serait toujours identique à elle-même dans le domaine économique et social alors que nous n’avons pas affaire à la même Allemagne et aux mêmes Allemands.

Dans l’ouvrage qu’il consacre au modèle allemand, Bruno Odent rappelle que Bismarck est le fondateur d’un « Etat-providence » qui s’est concrétisé à partir de 1883 par les lois d’assurance portant sur la maladie, les accidents du travail et la vieillesse ; celles-ci ont permis, entre autres avantages, de constituer une base stable de salariés fournissant un travail de qualité. C’est pendant la République de Weimar que l’on voit s’esquisser la Mitbestimmung (cogestion) qui va s’affirmer dans une République fédérale qui s’est développée grâce au plan Marshall, selon les principes de l’économie sociale de marché.

Quel miracle ?

La cogestion fut mise en œuvre fut mise en œuvre dans les grands groupes (Konzerne) qui avaient profité de l’économie de guerre et de l’exploitation de la main d’œuvre déportée. Le « miracle » allemand n’est donc pas un pur produit de l’effort d’après-guerre et il ne répond pas aux préceptes ultralibéraux mais l’Allemagne fédérale forme effectivement un système cohérent qui puise dans une histoire sociale marquée par un puissant mouvement ouvrier.

L’Allemagne atlantiste et réaliste, avec son capitalisme rhénan et ses ouvriers intégrés, sa foi européenne et sa position inconfortable de glacis face aux pays communistes s’est progressivement effacée devant une autre Allemagne, née au lendemain de la chute du Mur. La réunion des deux Allemagne s’est faite sur le mode d’une absorption violente : l’appréciation soudaine de 300% à 400% du Mark est-allemand a privé de leurs débouchés extérieurs des entreprises vite récupérées par les Konzerne. Par le biais de la Treuhand Anstalt, l’Etat fédéral et les groupes capitalistes se sont livrés à un pillage aussi systématique que fructueux des biens de l’ancienne République démocratique avec pour conséquences le chômage massif et le désespoir des Ossis – dont les salaires restent aujourd’hui inférieurs à ceux des Wessis. Ceci sans oublier que le financement de la réunification par appel aux marchés financiers impliquait des taux d’intérêts élevés qui ont été supportés par les partenaires européens de l’Allemagne…

Rigueur

On ne saurait cependant accuser les Allemands de l’Ouest d’avoir exploité ceux de l’Est. Tous les salariés ont été soumis à la contrainte salariale et à la rigueur budgétaire. A l’époque du chancelier Kohl, l’Etat allemand est déjà rigoriste mais le système social n’a presque pas été touché. C’est le social-démocrate Gerhard Schröder, élu en 1998, qui entreprend de le détruire selon les prescriptions de l’idéologie dominante qui correspondent exactement aux pressantes recommandations du patronat allemand. Baisse des impôts sur les entreprises et sur les riches.  Destruction par voie fiscale de l’alliance entre la banque et l’industrie. Démolition de l’Etat-providence par la réforme du système de santé, le sabordage de la retraite par répartition et les lois Hartz qui organisent la flexibilité sur le marché du travail et qui spolient les chômeurs. Angela Merkel n’eut qu’à suivre la voie tracée par la social-démocratie et les industriels allemands ont continué d’étendre leur emprise sur leur hinterland de l’Est (République tchèque…) grâce à l’euro fort comme le montre Bruno Odent : « Pour les Konzerne l’euro fort possède donc un double avantage : instrument de conquête des meilleurs morceaux de l’industrie des PECO par investissement direct, il leur ouvre aussi l’achat à l’Est de pièces, de qualité et bon marché, renforçant finalement la compétitivité de leurs produits finis sur le marché mondial ».

Déflation

La zone euro est aujourd’hui confrontée à un projet hégémonique qui provoque, en Europe du Sud et tout particulièrement en Grèce, une virulente réaction antiallemande. Il importe de bien désigner la cible. Le peuple allemand subit la violence d’une oligarchie de politiciens, d’industriels et de banquiers qui organisent la baisse du niveau de vie, la déflation salariale et l’appauvrissement général : il y a plus de personnes pauvres en Allemagne qu’en France. Dans notre pays, beaucoup croient que les Allemands toujours disciplinés sont solidaires de leurs dirigeants et de leurs patrons. Tel n’est pas le cas : l’ultralibéralisme est majoritairement rejeté mais l’affaiblissement des syndicats, la mollesse des sociodémocrates et la faiblesse de l’opposition de gauche (die Linke) ne permettent pas le changement radical de politique qui s’imposerait en raison des ravages de la financiarisation, de la corruption des élites et de l’épuisement du prétendu modèle économique allemand.

Pour l’heure, les oligarques sont confortés dans leurs certitudes. Selon le sociologue Reiner Weingarten, « parmi les élites économiques et aussi politiques, on est convaincu que le choc infligé  alors aux populations d’Allemagne orientale avait été certes terrible mais incontournable et qu’il serait donc naturel de procéder de la même manière à l’échelon de l’Union européenne ». Nous sommes, une fois de plus, prévenus.

(1)    Bruno Odent, Modèle allemand, une imposture, Le Temps des cerises, 2013.

Article publié dans le numéro 1044 de « Royaliste » – 2013