Comme les saisons, la question revient, régulièrement, depuis une vingtaine d’année : et si nous étions en monarchie ? Sans doute faut-il faire la part des « exigences » d’une certaine presse qui, pour vendre, doit manier tantôt la peur, – par exemple celle de la guerre – tantôt le paradoxe. C’est ainsi que, de façon presque toujours superficielle, Charles de Gaulle fut désigné comme « roi », puis Giscard d’Estaing, et aujourd’hui François Mitterrand. Nous n’accorderions aucune importance à cette manie somme toute bénigne si elle ne révélait, à sa manière, une vérité connue et presque reconnue : depuis 1958, et plus particulièrement depuis 1962, nous vivons dans une « monarchie élective » selon les termes employés par le général de Gaulle. Monarchique, la Constitution de la Vème république le fut doublement, du vivant de son fondateur :

— dans sa Constitution, qui fait du chef de l’Etat un arbitre ayant pour mission d’assurer l’indépendance et la continuité de l’Etat, ainsi que l’indépendance de la nation,

— dans son projet politique, enraciné dans l’histoire et soucieux de poser les conditions du bien commun.

Aussi est-il juste de dire que la politique du général de Gaulle fut capétienne, puisque les rois de France n’eurent d’autre volonté que d’assurer l’indépendance de l’Etat face aux féodalités et de défendre la liberté de la nation contre les prétentions impériales. L’œuvre gaullienne apparaît comme la première tentative, au 20ème siècle, faite pour donner au Pouvoir politique et à celui qui l’incarne une légitimité vraie, fondée à la fois sur l’histoire, sur le service rendu à la communauté nationale et sur l’adhésion populaire. (1) Dès lors, il n’est pas étonnant que le général de Gaulle ait songé à faire du comte de Paris son successeur : le fait n’est plus guère contesté, sauf par un homme comme Michel Debré, qui, si ma mémoire est bonne, était désigné il y a peu par Jean-Pierre Chevènement comme un de nos « derniers républicains » – au sens idéologique du terme.

UNE SOCIAL-MONARCHIE ?

La force des principes gaulliens est telle qu’ils ne cessent de hanter la classe politique tout entière : la Constitution a tenu, et n’est plus contestée ; la politique gaullienne est demeurée la référence, au moins formelle, de ses successeurs, et Valéry Giscard d’Estaing a même cru qu’il lui suffirait de prendre des poses pour apparaître, à son tour, comme un monarque. L’opposition a souvent raillé cette caricature, ici dénoncée comme névrotique. Mais la gauche ne s’apercevait pas que la question de la légitimité constituait le non-dit de la campagne présidentielle -chaque candidat essayant de se mettre en situation de recours et d’arbitre – et qu’il lui faudrait à son tour tenter d’y répondre.

De fait, voici François Mitterrand suspecté de présider aux destinées d’une « social-monarchie », expression moins absurde qu’il n’y paraît puisque nombre de monarchies s’accommodent d’expériences socialistes alors qu’en France le régime « républicain » a presque toujours été férocement bourgeois… Mais dire cela est encore rester à la surface des choses : il est vain d’opposer, dans le ciel des idées pures, une Monarchie et une République abstraites alors que l’effort du général de Gaulle et du comte de Paris a été de réconcilier ces deux traditions : Après tout, « monarchie » ne veut pas dire qu’un seul commande, pas plus que « république » ne signifie le gouvernement de tous. La monarchie, c’est l’unité du pouvoir contre le démembrement féodal, et la res publica, ce bien commun qui est, ou devrait être le souci exclusif de tout chef d’Etat. En ce sens, la monarchie est beaucoup plus républicaine que n’importe quel système de partis, qui divise le Pouvoir contre lui-même et assure la domination des plus forts et des plus riches au mépris de la justice et de la liberté.

Dès lors, plutôt que d’employer, comme Le Point, les mots à tort et à travers, mieux vaut examiner l’action de notre Président en fonction des principes qui pourraient le rendre légitime, s’ils étaient strictement observés. D’où trois questions, que nous devons sans cesse poser :

1/François Mitterrand veut-il s’inscrire dans la continuité nationale, ou seulement dans l’histoire socialiste, ou seulement dans la tradition des quatre précédentes républiques ? Il n’y a pas, pour l’instant, de réponse nette. Mais elle le sera avant deux ans.

2/François Mitterrand souhaite-t-il développer un projet diplomatique indépendant des impérialismes et susceptible d’apporter aux nations pauvres et opprimées un espoir de libération ? Depuis Mexico et Cancun, il semble que oui et il faut se féliciter que, de la Grèce à l’Amérique latine, la France redevienne exemplaire, et aimée.

3/François Mitterrand peut-il poser les conditions de la justice et de la liberté ? La décentralisation annoncée semble le prouver, ainsi que des nationalisations qui ont le mérite de détruire des féodalités économiques et financières. Il reste que l’indépendance de l’Etat n’est pas totalement assurée face au parti dominant, que certains ministres semblent confondre la politique de la France et leurs règlements de comptes, que le sectarisme et le clientélisme sont encore trop pratiqués pour que certains ne se sentent pas exclus de la communauté nationale.

Qu’il soit conservateur ou extrémiste, tout parti majoritaire représente un danger pour le Pouvoir. Le général de Gaulle en a fait la triste expérience après 1965. Il faut souhaiter que François Mitterrand ne la renouvelle pas.

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(1)    Trois livres fondamentaux permettent d’éclairer les questions ici brièvement évoquées : les Mémoires du comte de Paris, Les Septennats interrompus de Ph. de Saint Robert et L’Institution de la monarchie dans l’esprit de la Vème République de Dominique Decherf.

Editorial du numéro 346 de « Royaliste » – 5 novembre 1981