Pourquoi pose une nouvelle fois la question de la République ? Parce qu’une mauvaise querelle nous est périodiquement faite sur ce point – mauvaise en un sens qu’il faut préciser : nous ne reprochons pas à nos censeurs une quelconque mal honnêteté intellectuelle, nous regrettons de les voir mener une bataille sur un terrain déserté.

Bien entendu, nous ne sous-estimons pas la gravité de l’enjeu qui a opposé monarchistes et républicains, ni la dureté des conflits qui ont secoué notre pays pendant près d’un siècle et demi. Chacune des deux traditions a ses souvenirs, parfois terribles. Mais, comme nous le disions avant le bicentenaire de la Révolution, faut-il que nous passions notre temps à compter nos morts et à chercher comment nous pourrions raviver nos blessures ? Ce serait d’autant plus stupide que les monarchistes et les républicains se sont retrouvés pour défendre la patrie en danger, et que la famille royale n’a cessé de servir loyalement le gouvernement de la France, notamment dans les périodes difficiles : le futur Louis-Philippe était à Valmy, le duc d’Aumale fut, sous la 3° République, un officier supérieur tellement respecté qu’il présida le tribunal militaire chargé de juger Bazaine ; le gouvernement français a confié des missions diplomatiques au comte de Paris et à son père ; le comte de Clermont, officier de l’armée française a servi brillamment en Algérie, où son frère François, autre prince soldat, a trouvé la mort. Quelle querelle peut-on chercher aux royalistes, c’est-à-dire à celles et ceux qui sont fidèles à une dynastie qui a été et qui demeure pleinement fidèle à son pays ? Certainement pas une querelle sur la patrie.

S’agirait-il, entre royalistes et républicains, d’une conception tellement antinomique de la nation – conçue et vécue comme mémoire et vouloir communs – qu’ils n’auraient rien à se dire ? A l’heure des périls, la volonté d’existence et de résistance est identique. Quant à la mémoire, nous savons par cœur ce qui la déchire mais les historiens sont là pour nous dire ce que la République doit à la monarchie : une nation déjà constituée, une théorie de la souveraineté qui se déplace à la Révolution sans y être détruite et, depuis 1958, une conception de l’Etat et une politique étrangère. Cette vision des choses est discutable ? Parlons-en, mais sans oublier tout ce qui s’imbrique pratiquement – à Valmy où les soldats de la monarchie se mêlent à ceux que lève la République, puis lors de la fondation de la 3° République, pendant la Résistance et, encore une fois, depuis 1958…

Bien sûr, cette mémoire commune peut être tenue pour négligeable, anecdotique ou fâcheuse par les extrémistes des deux bords : ils nient la possibilité d’un débat au grand jour tout en nouant l’inavouable complicité de ceux qui ont besoin de la violence d’autrui pour alimenter leur propre violence. Les deux traditions ont joué à se faire peur tout au long de la 3″ République, parce qu’elles y avaient intérêt – le discours anti-républicain suscitant le réflexe de défense républicaine.

ABSENCE

Faut-il recommencer ? Ce serait à la fois absurde, puisque le débat politique s’est déplacé, et détestable pour ceux qui, comme nous, rejettent l’esprit de guerre civile. Je doute même que ce soit possible :

– En ce qui concerne les royalistes, du moins ceux qui sont attentifs à la tradition capétienne, le chemin est tracé : le comte de Paris et le comte de Clermont envisagent la royauté comme aboutissement de la Constitution de la 5ème République, comme garantie de la démocratie. Comment, dès lors, les royalistes pourraient-ils vouloir la destruction de la Constitution et la ruine de la démocratie ?

– Quant aux représentants de la tradition républicaine historique (en l’occurrence certains radicaux), ils seraient bien en peine de rédiger un acte d’accusation contre nous. Les droits de l’homme ? Ils ne procèdent pas plus de leur tradition que de la nôtre puis qu’ils trouvent leur origine dans la Bible. La démocratie ? Elle est devenue, non sans mal, un bien commun aux traditions royaliste et républicaine. La laïcité ? Le principe nous vient de la monarchie capétienne, pouvoir indépendant de la puissance temporelle de l’Eglise. Une doctrine de l’Etat ? Mais laquelle ? Celle du Comité de Salut public, celle du régime d’Assemblée, celle de la 5° République que naguère les vrais républicains récusaient ? Le mystère est et restera entier puisqu’il n’y a pas de pensée cohérente sur l’Etat dans la tradition politique du républicanisme : celle-ci doit finalement avouer que l’institution républicaine est purement négative puisque seule l’absence de roi la définit. Peut-on s’en tenir à une absence sans faire naître le désir de combler d’une manière ou d’une autre ce qui manque ? L’histoire des deux derniers siècles montre que non.

Nous sommes là au cœur du débat, qui n’oppose pas les royalistes aux républicains, mais qui porte sur la nature de l’institution politique capable de garantir l’Etat de droit, c’est-à-dire la République dans sa définition première. Qu’on l’accepte ou qu’on le refuse, le projet royaliste est conçu dans le souci de la chose publique, du bien commun.  Nul n’a le droit de nous dénier ce souci, et par conséquent de nous exclure de la République.

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Editorial du numéro 557 de « Royaliste » – 22 avril 1991