Impossible d’éviter le sujet, malgré l’envie de parler d’autre chose. Jean-Marie Le Pen est au cœur de l’actualité politique, il la trouble et la réoriente, forçant chacun, dans la majorité et parfois dans l’ensemble du monde politique, à se situer par rapport à ce qu’il dit. Non seulement l’élection présidentielle prend de ce fait une autre tournure, mais l’avenir de la droite risque de se trouver pour longtemps bouleversé.

De méprisable épiphénomène, Jean-Marie Le Pen est devenu un phénomène et le chef du Front national a toutes chances de s’établir pour de longues années dans une position inexpugnable, analogue à celle qu’occupait le Parti communiste. Ce dernier est aujourd’hui en voie de disparition. Le candidat de l’appareil du Parti, au lieu de susciter de hautes considérations stratégiques, n’alimente plus que les conversations des amateurs de pronostics : André Lajoinie fera-t-il un peu plus ou un peu moins de 5% ? Une candidature communiste dissidente, qui paraît dans l’ordre des choses, le fera-t-elle tomber encore plus bas ? Cette fin est dérisoire. Ce qui succède ne l’est pas.

DE MARCHAIS A LE PEN

Malgré l’opposition des traditions et des discours, nous voici en effet devant une curieuse succession, qui fait du Front national l’héritier du Parti communiste. Le premier a en effet attiré à lui le vote protestataire que le second a perdu. Et il semble que la France ne puisse se passer d’un parti à vocation totalitaire, qui aurait pour tâche d’exprimer ses passions et ses pulsions du moment, et qui offrirait une espérance illusoire sous la forme d’une mythologie tantôt révolutionnaire tantôt réactionnaire. Après la déification de Staline et la lutte contre les monopoles capitalistes, voici Le Pen présenté comme un prophète et chargé de purifier la société …

Ces fantasmes peuvent faire sourire, mais la conséquence politique est grave. L’alternance réussie de 1981, la coexistence maintenue depuis un an et le déclin du Parti communiste permettaient d’envisager une stabilisation de notre vie politique autour de deux grandes formations. J’ai cru que cette tendance à l’apaisement l’emporterait. Mais c’est le comte de Paris qui avait raison lorsqu’il évoquait, dans son dernier livre, une simple pause avant la reprise des conflits. Cette pause est maintenant terminée. Nous voici à nouveau dans une situation de guerre civile froide, qui bouleverse les stratégies et menace les positions les mieux établies.

La droite est évidemment la première touchée, et notamment sa composante chiraquienne qui voit s’amenuiser de jour en jour les espoirs de son candidat. Face à Le Pen, dont le RPR a longtemps sous-estimé la capacité de nuire, des attitudes contraires apparaissent, qui privent Jacques Chirac de toute stratégie cohérente. L’une, qui est la seule juste et honorable, consiste à refuser tout compromis avec le Front national et à dénoncer point par point ses thèmes de propagande. C’est celle de Philippe Seguin, dont nous nous félicitions dans notre dernier numéro, de Michèle Barzach face aux terribles élucubrations de Le Pen sur le Sida, et de Michel Noir qui a le courage de préférer une défaite électorale à une alliance infamante (1). L’autre attitude, moins complaisante que cynique, est exprimée par le ministre de l ‘Intérieur, qui n’hésite pas à dire qu’il expulsera des trains d’immigrés afin de regagner quelques voix : ces affirmations déshonorantes sont désastreuses pour le RPR qui donne de la crédibilité à la propagande lepéniste et qui sera toujours battu au jeu de la surenchère. Entre Charles Pasqua et Michel Noir, le Premier ministre n’a pas vraiment choisi jusqu’à présent. Après s’être empressé d’annoncer que la réforme du code de la nationalité serait présentée à l’automne, il a proscrit, le 19 mai, « toute politique d’exclusion » sans que l’on sache très bien de qui. Comme toujours, Jacques Chirac, qui a formellement désavoué Michel Noir, hésite sur la conduite à suivre. Il se contente d’en appeler une nouvelle fois à la discipline gouvernementale, en oubliant que seul un projet cohérent pourrait lui donner un sens. Comme celui-ci n’apparaît pas, il y aura d’autres réactions discordantes et le Front national continuera de marquer des points.

CORDON SANITAIRE ?

L a gauche, quant à elle, ressemble à ce parlementaire qui, évoquant son indemnité, déclarait que son indignation n’avait d’égale que sa satisfaction. Elle aurait tort, cependant, de ne pas s’inquiéter. Si Le Pen déstabilise aujourd’hui la droite, sa séduction malsaine peut s’exercer dans les prochaines années sur l’électorat socialiste. Quand Michel Rocard propose de former un « cordon sanitaire », il parle pour ne rien dire : Le Pen a déjà franchi nombre de barrières et, s’il continue sur sa lancée, c’est tout le débat politique qui, en 1988, s ‘ordonnera autour de lui.

Que faire ? La question ne se pose pas pour nous, qui sommes bien placés et bien armés pour mettre en évidence l’imposture lepéniste. Mais les socialistes et les chiraquiens, qui ont tous les moyens de se faire entendre ? Il ne suffit pas de dénoncer. Il ne suffit pas de s’indigner lorsque Michel Polac est insulté avec des mots qui sont, au moins, ceux des ligues d’avant-guerre. La réponse est en termes de projet. Si la gauche est un jour menacée, c’est qu’elle aura trop tardé à affirmer une nouvelle ambition. Si les héritiers du gaullisme sont à ce point désemparés, c’est qu’ils ont trop souvent abandonné leurs principes et leur fidélité. Les uns et les autres ont à peine un an pour réfléchir à ce qu’ils font et à ce qu’ils sont.

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(1)  « Le Monde », 15 mai 1987.

Editorial du numéro 472 de « Royaliste » – 27 mai 1987