Tout livre d’Arnaud Teyssier doit être lu deux fois. La première, pour apprendre ou réapprendre des pages décisives de l’histoire de France. La seconde pour réfléchir sur la relation dialectique qui unit le Pouvoir, l’Etat et la Nation – et plus précisément le Pouvoir tel qu’il s’incarne dans l’homme d’Etat. Car l’homme d’État n’est pas simplement l’homme qui est au pouvoir et qui a du pouvoir mais celui qui comprend que l’Etat hérité de l’histoire nationale est le moyen des transformations à accomplir.

C’est la seconde lecture que je retiens ici, en privilégiant la dynamique des révolutions gaulliennes. Vue sous cet angle, l’énigme des relations entre Georges Pompidou et le général de Gaulle (1) est assez simple à percer. Le Général est monarchique en ceci qu’à la Libération le chef du Gouvernement provisoire ne veut dépendre de personne – ni de la Résistance, ni d’un parti gaulliste, ni même de “l’Homme du 18 Juin” car il ne veut pas être statufié dans le passé, aussi glorieux soit-il. Le choix de Georges Pompidou est logique : le brillant normalien, produit du système élitaire de la IIIe République, a vécu paisiblement l’Occupation et porte sur la France un regard très différent de celui des combattants. De Gaulle, qui s’est construit contre le système, a besoin d’un collaborateur cultivé et travailleur, qui aime la France mais qui reste à distance des jeux du pouvoir. De fait, Georges Pompidou n’a pas encore décidé de se consacrer entièrement à la France, parce que cet homme qui aime les douceurs du foyer et le charme de la vie parisienne sait que la charge du Pouvoir est écrasante. D’ailleurs, il s’éloigne du Général après l’aventure du RPF pour travailler, un temps, à la banque Rothschild. Comme le montre Arnaud Teyssier, c’est à partir de 1958 que celui qui est devenu le directeur de cabinet du Général commence à “quitter le décor de Giraudoux pour celui, plus âpre, du Rivage des Syrtes”.

Il y a beaucoup à apprendre, et à retenir, sur les relations entre le premier président de la Ve République et le Premier ministre qu’il nomme en 1962. Je m’en tiens ici à ce qu’en dit Arnaud Teyssier : “Entre 1962 et 1965, on assiste à un véritable partage des rôles : le président de la République s’engage dans de grandes actions internationales, tandis que le Premier ministre doit conduire l’action intérieure et préparer les futures échéances électorales. Mais il le fait en relation étroite avec de Gaulle, qui respecte l’autonomie de l’action gouvernementale tout en donnant à la fois le ton et l’impulsion”. Le désaccord entre les deux hommes sera envenimé par “le poison d’une possible succession” mais il provient de deux visions de la France – l’une patriote-révolutionnaire, l’autre patriote-conservatrice.

De Gaulle estime qu’il y a deux sortes de révolutions : celles qui viennent du bas et celles qui viennent du haut et il admire Frédéric II d’avoir fait la révolution prussienne par le moyen de l’Etat. On veut oublier que la France libre fut une entreprise révolutionnaire et Arnaud Teyssier a raison de citer longuement le discours du 1er avril 1942 qui commence ainsi : “C’est une révolution, la plus grande de son histoire, que la France, trahie par ses élites dirigeantes et par ses privilégiés, a commencé d’accomplir”. Après avoir rétabli à Paris en 1944 la légalité républicaine qu’il avait préservée à Londres puis à Alger, puis établi en 1958 une pleine cohérence entre la Constitution politique et la Constitution administrative et fondé en 1962 la légitimité du chef de l’Etat sur le choix démocratique, de Gaulle avait voulu accomplir après 1965 une révolution sociale qui devait prolonger la politique mise en œuvre à la Libération.

Participation

Cette révolution est un projet cohérent. Il s’inscrit dans la conception gaullienne de la temporalité, qui lie indissolublement le passé, le présent et l’avenir dans une aventure historique périlleuse, toujours relancée, et qui exclut qu’on fige la nation dans un moment de son passé, aussi glorieux soit-il. Dès la libération de Paris, de Gaulle n’est plus “l’Homme du 18 Juin” mais le chef d’Etat qui veut accomplir une révolution et qui n’y parvient pas pour une raison qu’il a lui-même donnée : les communistes étaient, à l’époque, la seule force révolutionnaire mais “ils étaient l’étranger”.

En 1965, de Gaulle estime que la révolution sociale qu’il envisage depuis Londres est possible et il tente de la réaliser par la Participation, trop souvent réduite à une vague association du Capital et du Travail. Conscient des injustices qu’engendre le capitalisme, de Gaulle ne souhaite  pas seulement l’amélioration de la condition des travailleurs. Il veut la citoyenneté dans l’entreprise afin de “contrôler l’action des intérêts privés, de façon qu’ils ne puissent s’affranchir des grands enjeux de l’intérêt national” comme le précise Arnaud Teyssier qui rappelle que la participation était au cœur de la révolution présentée en 1969 aux Français (2).

Fracture

La Participation, qui est lancée en 1965 sous la forme de l’amendement Vallon, rencontre l’hostilité du patronat, des principaux syndicats et de la gauche tandis que Georges Pompidou se tient sur la réserve, faute d’adhérer à l’ambition politique du projet. Le Premier ministre n’est pas l’homme des révolutions mais l’adepte des rythmes lents et des bonheurs bourgeois, bien accordés à la modernité capitaliste : c’est bien lui qui souhaite que l’ouest-européen se convertisse à la common law. De Gaulle pense au contraire que les moments paisibles ne sont que des pauses entre deux crises et les événements lui donnent raison : la révolte de 1968 survient seulement six ans après les violentes convulsions provoquées par la guerre d’Algérie. Arnaud Teyssier explique comment la fissure entre les deux hommes devient une fracture mais il faut surtout retenir l’analyse peu commune qu’il donne des événements. Le fameux slogan “Dix ans ça suffit !” évoque une jeunesse en révolte contre un pouvoir gaullien usé, dépassé. Or, en 1968, la révolution gaullienne est en cours et elle se heurte à une révolte qui annonçait, au rebours de l’imagerie bolchévique, une révolution sociétale dont nous mesurons aujourd’hui le cheminement et les effets.

Georges Pompidou a certes entravé la révolution gaullienne mais l’échec de 1969 tient beaucoup plus profondément à l’état des forces politiques et à la puissance des groupes qui préparaient déjà la contre-révolution ultralibérale.

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(1) Arnaud Teyssier, L’énigme Pompidou-de Gaulle, Perrin, 2021.

(2) De Gaulle, 1969, L’autre révolution, Perrin, 2019.