Plus qu’une réponse adaptée, la pensée gaullienne peut être un mode de résolution des problèmes qui se posent à nous.

Lesquels ? Ceux qui ont surgi à la suite de l’entreprise de destruction menée contre l’ensemble de l’œuvre que le général de Gaulle avait accomplie tout au long de sa vie politique :

Adhésion de la droite chiraquienne puis de la gauche socialiste et écologiste à l’idéologie économique du laisser-faire, au mépris de toute économie politique et par abandon progressif de toute politique économique.

Destitution de l’Etat énoncée dans la langue de bois des dirigeants de gauche faisant référence à « l’Etat modeste », puis des dirigeants de droite proclamant qu’il n’y avait pas d’autre choix – pas d’autre choix que de choisir le non-choix. Les privatisations réalisées par les chiraquiens puis par les jospinistes ont été les premiers actes de cette démission aux conséquences désastreuses puisque la puissance industrielle de notre pays s’en trouve durablement compromise ;

Constitution d’une oligarchie au sein de laquelle se distinguent de plus en plus difficilement des équipes « libérales » ou « socialistes » qui prennent alternativement le pouvoir pour déclarer qu’il n’y a pas d’autre politique possible… que celle menée depuis le ralliement au delorisme en 1983. Ce faux réalisme signifie qu’il n’y a plus de politique du tout – puisque le propre du pouvoir politique est de créer les conditions de possibilité de la justice et de la liberté – qu’on ne trouve ni dans la nature des choses ni sur le prétendu Marché ;

Evasion des oligarques dans un européisme de façade, qui permet de ne pas prendre de décisions gênantes sous le prétexte que c’est Bruxelles qui décide tout en prenant, lors des sommets européens, les décisions qui favorisent l’ultraconcurrence et la destruction des services publics ;

Erosion des institutions de la 5ème République par la réforme du quinquennat et par le décentralisme, au nom d’une « gouvernance » qui contredit le principe même du gouvernement ;

Destruction lente de l’Etat social établi en droit dans le Préambule de 1946 par la mise en cause théorique puis effective de l’ « Etat-Providence » – autrement dit de l’ensemble de notre système de protection sociale.

Point de complot ni même de planification de ce travail de sape commencé par Valéry Giscard d’Estaing et repris dès 1983 par Jacques Delors. Au sein d’un centre mou, une nouvelle génération politique issue du gaullisme conservateur, de la démocratie chrétienne, du socialisme pacifiste et collaborationniste et du gauchisme libertaire ne pouvait se retrouver que dans la dénégation et la destruction. Pour quels objectifs ? Au début, sans doute, dans l’espoir de voir naître une société sans Etat, une Europe supranationale et régionalisée ou une « société civile » autogérée. Il y eut ensuite le confort des conseils d’administration des sociétés privatisées, l’ambiance moelleuse des institutions financières internationales, les agréments de l’Assemblée de Strasbourg, les retombées sonnantes et trébuchantes de la spéculation boursière et des délits d’initiés.

Les destructions étant constatées et les dynamiteurs repérés, comment envisager la renaissance ?

Eviter avant tout le piège banal de la nostalgie, du retour morbide vers l’origine dans la répétition des gestes et des paroles du fondateur disparu. La fidélité politique ne consiste pas à s’enfermer dans un passé mort mais à préserver et à prolonger ce qui est transmissible dans l’œuvre accomplie. Autrement dit : retrouver l’esprit gaullien, son inspiration révolutionnaire et la logique politique qui ont permis la résistance de la nation envahie, le redressement de la France et l’instauration de nouvelles institutions garantissant son indépendance et assurant son rang dans le monde.

Obsédés par la tournure totalitaire prise par les révolutions marxistes-léninistes, beaucoup d’intellectuels n’ont pas compris le caractère décisif des trois révolutions accomplies par le général de Gaulle et ses compagnons :

– en 1940, la révolution conceptuelle qui consiste à proclamer une légitimité nationale devenue effective dans l’action de la France libre ;

– en 1944-1946, la révolution économique et sociale marquée par l’instauration de la Sécurité sociale, l’extension du secteur nationalisé et la mise au point de la planification indicative ;

– en 1958-1962, la révolution institutionnelle marquée par la restauration de l’Etat dans son indépendance, par la rationalisation du parlementarisme – l’autorité retrouvée du chef de l’Etat permettant la conduite d’une politique étrangère assurée par la force de dissuasion nucléaire et marquée par le rapprochement franco-allemand, la fermeture des bases américaines en France, le discours de Pnom Penh, le rapprochement avec la Russie dans la perspective de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural…

Manquera la quatrième révolution, envisagée par le Général et les gaullistes de gauche : celle de la « participation », et qui aurait permis de changer le mode d’appropriation du capital et de direction des entreprises. L’opposition conjointe du parti gaulliste, déjà conservateur, et des syndicats enfermés dans l’imaginaire de la guerre des classes eut raison de la logique co-gestionnaire qui aurait bouleversé l’ordre des choses.

Les révolutions gaulliennes sont à reprendre et à prolonger – ce qui impliquer une dialectique par laquelle le gaullisme est sans cesse appelé à se dépasser lui-même.

Il faut bien entendu restaurer l’autorité du chef de l’Etat, ce qui implique dans un premier temps le retour au septennat – à défaut d’une incarnation royale de la monarchie présidentielle que j’estime à tous égards souhaitable. Mais si l’on ne suit pas cette voie réellement arbitrale qui libère complètement le chef de l’Etat de l’emprise partisane et de la dépendance à l’égard de divers groupes socioprofessionnels, il faut réformer la Constitution dans deux domaines au moins : interdiction pour le Premier ministre en exercice de se présenter à l’élection présidentielle avant un délai de plusieurs années ; réforme de l’élection des sénateurs afin que la deuxième chambre redevienne représentative.

Il faut bien entendu que le gouvernement puisse à nouveau « déterminer et conduire la politique de la nation » dans le domaine économique et social ce qui implique la reprise de la souveraineté monétaire, la négociation d’une nouvelle politique commerciale pour l’Union européenne, la relance des grands investissements publics, la nationalisation des secteurs-clés (établissement de crédit, énergie, télécommunications, produits pharmaceutiques…), la redéfinition d’un Commissariat au Plan démocratisé par l’association des organisations syndicales et professionnelles à la prospective économique ; le développement de la protection sociale selon le Préambule de 1946 et la mise en œuvre d’une politique des revenus orientée vers la hausse des salaires – condition majeure de la dynamique économique.

Il faut enfin repenser l’Europe dans sa configuration géopolitique, en incluant la Turquie et la Fédération de Russie, en associant étroitement les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, en organisant un nouveau partenariat avec l’Afrique.

Somme toute, renouer avec une politique démocratique. Celle du libre choix contre les faux déterminismes économiques et les pesanteurs sociales. Celle de la démarche à la fois assurée et aventureuse dont le général de Gaulle a donné l’exemple mémorable.

Article publié dans la revue « Libres »