Fruit d’un colloque, voici un ouvrage qui oriente la réflexion vers de nombreux domaines et dans toutes les directions (1). Quant au passé gaullien et gaulliste nous avons là du beau travail d’historiens qui publient leurs contributions sur les relations qui existèrent entre le général de Gaulle et les militaires, les hauts fonctionnaires, les intellectuels, les patrons et autres « forces vives » de la nation. Ceci en différentes époques – la France libre, la Libération, la guerre d’Algérie et la fin des années soixante –, selon le point du vue du général de Gaulle et les opinions des groupes concernés.

Ces recherches sur les élites nous conduisent à faire le lien avec l’actualité, qui se caractérise par la constitution d’une petite partie de celles-ci en une oligarchie ultralibérale que la crise mondiale met en échec et qui est de plus en plus radicalement contestée. D’où la question du remplacement des élites qui ont failli à leur mission… La réponse est dans la révolution qui entre maintenant dans sa phase active mais qui ne projette pas encore de lumière sur le proche avenir.

Quant à nos espoirs et à nos angoisses (car cette nouvelle révolution contient comme toutes les autres sa charge de violence) le général de Gaulle est pour nous exemplaire. Cela ne signifie pas qu’il faille l’imiter car ses décisions étaient prises en fonction de situations tout autres : les Allemands n’occupent pas la France métropolitaine, des parachutistes ne sont pas prêts à sauter sur Paris et la dynamique soixante-huitarde est à l’opposé du mouvement social qui s’est déclenché en 1995. Dès lors, comment le Général peut-il aujourd’hui nous inspirer ?

Charles de Gaulle est l’homme autour duquel se rassemble une nouvelle élite française. Comme celle qui fit les belles années de la Révolution française (nos ancêtres monarchiens !), celle qui se retrouve dans la France libre n’est pas sortie toute armée d’un bois de sauvages : c’est la petite noblesse militaire, quelques hauts fonctionnaires, des bourgeois aventuriers qui rompent avec l’esprit bourgeois, une poignée d’intellectuels… Cette nouvelle élite se rassemble autour d’un homme qui n’a grand rang ni prestige avant 1940 mais qui prend tous les risques pour le salut de la patrie.

Charles de Gaulle est l’homme des ruptures – le mot est à sauver de la logorrhée sarkozienne. Pas seulement la rupture de 1940 avec le pétainisme et la rupture de 1958 avec le régime d’Assemblée. Alors qu’on voit les héros de maintes épopées s’installer dans le confort des places conquises, le Général cherche l’unité, non le consensus, dans le combat : pendant la guerre, il livre bataille au général Dentz en Syrie et liquide (politiquement) le général Giraud à Alger ; après 1958 il casse les militaires qui se rebellent et les gaullistes qui se sont révoltés contre lui ; après 1965, il décide de quitter l’organisation militaire atlantique et tente de bousculer par la Participation le jeu convenu entre patronat et syndicats. S’il échoue dans le domaine social, c’est qu’il s’est montré trop respectueux de la grande et petite bourgeoisie financière (Antoine Pinay, Valéry Giscard d’Estaing). Il a tort de confier à ces deux libéraux les finances de la nation, puis de choisir Georges Pompidou pour gouverner la France. Il faudrait se demander pourquoi. Retenons pour l’instant que lors de chaque rupture le général de Gaulle affronte une partie des élites (des militaire, la techno-bureaucratie, la plupart des intellectuels) et qu’il permet le renouvellement partiel de celles-ci.

C’est une nouvelle élite militaire qui met en place la force nucléaire de dissuasion. C’est une nouvelle élite administrative qui planifie le redressement de la France après la Libération puis sa forte croissance économique pendant les « trente glorieuses ». Contrairement à une illusion très répandue (et que j’ai longtemps partagée) la République gaullienne n’assure pas le triomphe de « l’énarchie », ou plus généralement la captation du pouvoir par la technocratie (2) tout simplement parce que le général de Gaulle incarne le Politique en tant que tel et demande aux fonctionnaires qu’ils obéissent aux injonctions ou à l’impulsion politiques d’un président élu au suffrage universel. Maintenant que les avocats d’affaires sont au pouvoir, on mesure mieux la qualité du service rendu par les grands commis de droite et de gauche au temps du Général, ce qui ne doit pas empêcher de rappeler ce qu’il y eut de confus, de contradictoire et de violent dans le gaullisme de gouvernement.

Nous voici prévenus des chances et des risques présentés par les nouvelles élites, lorsqu’elles exercent des responsabilités. Mais nous n’en sommes pas tout à fait là. Nous connaissons les Français et les Français qui sont prêts à s’atteler– comme disait de Gaulle – à la révolution économique et sociale dans la fidélité aux principes de 1789 et de 1946, mais aucun rassembleur ne s’est déclaré. Cette absence aurait-elle des motifs sociologiques qui tiendraient à un affaiblissement général des caractères et à une réorientation des ambitions ? Je crains qu’il faille répondre par la négative. Le général de Gaulle, qui n’aurait pas fait 1% dans les sondages d’opinion en mai 1940, apparaît et s’impose après le désastre militaire de 1940 et quand la guerre civile menace en 1958. Depuis toujours hostile à la politique du pire, nous constatons que la France se trouve confrontée à un immense désastre économique provoqué par la guerre sociale que le patronat mène contre les salariés. Il n’est pas impossible que quelqu’un se présente en recours…

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(1) sous la direction de Serge Berstein, Pierre Birnbaum, Jean-Pierre Rioux : De Gaulle et les élites, Fondation Charles de Gaulle et Editions de La Découverte, 2008.

(2) Cf. l’ouvrage majeur de Jean-François Kesler, Le pire des systèmes… à l’exception de tous les autres. De l’énarchie, de la noblesse d’Etat et de la reproduction sociale, Albin Michel, 2007.

 

 

Article publié dans le numéro 944 de « Royaliste » – 2009