Plus on prend de pilules contre l’angoisse, moins on lit. Et réciproquement. Simple coïncidence, ou relation profonde entre le livre et la vie ?

Pour la plupart d’entre nous, un rabbin est un homme au visage austère, qu’on imagine méditativement penché sur un livre sacré, ou récitant de saintes paroles. Erreur, et vérité… Les mots conviennent, mais il faut les inscrire autrement si nous voulons échapper aux clichés. Il y a bien le Livre et les livres, la parole et la sainteté, la religion et la méditation, mais rien qui permette d’évoquer une distance impressionnante qui séparerait la réflexion rabbinique des préoccupations des « hommes du commun », juifs ou non, croyants ou pas. L’image convenue est d’autant plus trompeuse lorsqu’il s’agit de Marc-Alain Ouaknin, qui s’est fait connaître du grand public en publiant « Lire aux éclats » (1) dont toute l’œuvre respire la Joie.

Le rabbin Ouaknin serait-il un cas ? Le croire serait une autre illusion, qui a tôt fait de se dissiper lorsqu’on visite en sa compagnie une école talmudique où le travail de compréhension et d’interprétation s’accomplit en un grand désordre : lectures à haute voix, discussions, gesticulations, allées et venues, fumée des cigarettes, la salle d’études tient plus du café estudiantin que de la bibliothèque. Mais ce désordre n’est pas insensé : il nous rappelle que lire c’est vivre, en dépit des faux cartésiens qui séparent radicalement la pensée et l’action, la culture et la « réalité ».

Descartes, justement, fait valoir que la lecture est une conversation avec l’auteur, un dialogue avec les meilleurs esprits des siècles passés et du monde présent. Nietzsche, quant à lui, évoquait l’amitié stellaire qui le liait à Pascal… C’est dire que la lecture n’est pas seulement affaire de temps : elle est liée au temps et nous y relie. Lire la Bible c’est être contemporain de Moïse, c’est comprendre aussi que tout ce qui fait notre monde repose encore et toujours sur ce Livre, c’est donc s’ouvrir au futur.

Ce lien entre le passé, le présent et l’avenir – passé toujours présent, avenir qui n’existerait pas sans mémoire – est bien ce qui définit la tradition. A l’encontre de tous les intégrismes religieux et politiques, Marc-Alain Ouaknin montre que la lecture vivante nous inscrit dans une tradition en mouvement, de même que le récit que nous pouvons faire de nous-mêmes, par exemple à l’occasion d’une psychanalyse, nous permet de découvrir une identité qui reste à construire.

C’est ainsi que, chemin faisant, nous apprenons les vertus de la « bibliothérapie » (2). Lire, c’est guérir, lire c’est se sauver aux deux sens du terme : échapper à la fixation névrotique, à l’enfermement dans un système, et par conséquent trouver sa voie vers le salut – dès lors qu’on respecte la liberté de l’interprétation, dès lors qu’on accepte de chercher un sens inépuisable, dès lors qu’on décide de prolonger joyeusement la conversation. « Fais danser les mots pour qu’ils deviennent des oiseaux » disait Rabbi Nahman de Braslav…

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(1) qui vient d’être réédité au Seuil dans la collection « Points » et que nous avions présenté dans « Royaliste », n°590 du 14 décembre 1992.

(2) Marc-Alain Ouaknin, Bibliothérapie, lire c’est guérir, Le Seuil, 1994.

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Article publié dans le numéro 623 de « Royaliste » – 30 mai 1994.