Professeur à l’Université de Paris 1 et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Daniel Roche a notamment publié des ouvrages sur « Le Peuple de Paris » (Aubier-Montaigne 1981), sur « Les Français et l’Ancien régime » (en collaboration avec P. Goubert) et sur « Les Républicains des lettres » (Fayard 1988). Il a bien voulu nous présenter « La Culture des apparences » (Fayard 1989).

 

Royaliste : En quoi votre livre se distingue-t-il des histoires classiques du vêtement ?

Daniel Roche : L’histoire du vêtement étudie essentiellement les formes des habits et leurs variations. C’est d’autre part et majoritairement une histoire du goût des élites privilégiées puisque les historiens du vêtement trouvent leur documentation dans la peinture, la littérature, le récit de voyage. Enfin, cette histoire vestimentaire est une histoire indifférenciée des sources puisque ces sources sont mobilisées dans une perspective d’esthétique formelle.

J’ai voulu quant à moi analyser le vêtement comme un fait social global, c’est-à-dire un fait qui permet de reconnaître la convergence des lectures du social. Dans le vêtement, nous pouvons en effet analyser les aspects économiques de la consommation et de la production, plus particulièrement du côté de la transformation des matières premières et de leur commercialisation pour les usages ordinaires. Le vêtement offre aussi une perspective facile pour questionner la société dans la façon dont elle organise la hiérarchie de ses consommations.

Le point de départ de mon travail a été ma longue familiarité avec l’inventaire après décès parisien, qui permet de voir comment une société urbaine organise ses apparences. L’idée admise ici, qui était à interroger, était celle d’un Ancien Régime vestimentaire. Les lois existent, qui établissent la réalité de cet Ancien Régime vestimentaire, et la question posée est celle des pratiques qui s’enracinent sur ces lois. J’ai voulu essayer de montrer comment, à côté des définitions politico-sociales d’un monde, il y a dans la société des pratiques de brouillage qu’il faut essayer de comprendre. Enfin, le vêtement peut être considéré du point de vue de l’anthropologie culturelle : il renvoie à l’ordre d’un langage qui permet de déchiffrer la société, parce que le vêtement est un instrument de communication : comprendre ce qu’il matérialise permet d’essayer de retrouver le registre des normes, le registre des impératifs moraux, le registre des questions sociales et métaphysiques, des représentations dans leur ensemble qui conditionnent les attitudes de tout un chacun par rapport à ces représentations.

Il s’agit donc de rassembler l’ensemble de ces données modalités de consommation, conditions de fabrication et de distribution, maniement des représentations symboliques, constatation des écarts réels de la production – et de voir comment fonctionnent ensemble des registres qui sont étudiés séparément par les historiens. Le concept majeur qui joue à l’intérieur de cette analyse est celui de culture matérielle et, par rapport à la culture matérielle, ce que j’ai appelé le problème de l’économie chrétienne, de la morale économique.

Royaliste : Que constatez vous, dans les transformations vestimentaires entre le règne de Louis XIV et la révolution industrielle ?

Daniel Roche : Le premier fait, c’est l’accroissement de la dépense vestimentaire. En 1700, le chiffre moyen de la dépense vestimentaire dans une famille de la noblesse parisienne est de 1800 livres ; en 1789, la moyenne est de 6000 livres. Dans le peuple, cette moyenne est de 42 livres en 1700, et de 115 livres en 1789. L’accroissement est donc considérable : c’est le plus rapide dans le domaine des biens d’usage -plus rapide que pour le mobilier par exemple – et il s’accompagne de l’accroissement des pratiques d’entretien, notamment le blanchissage collectif. Par rapport à la campagne et à la province, Paris est extraordinairement en avance : dans les pratiques vestimentaires, Chartres a cinquante ou soixante ans de retard sur Paris et, dans les campagnes, le retard est encore plus grand. Mais la France est en retard par rapport à l’Angleterre, qui a commencé cette transformation dès la seconde moitié du 17è siècle.

On constate d’autre part une homogénéité dans les façons de s’habiller : la composition de base d’une garde-robe masculine ou féminine à Paris est très tôt la même pour tous les milieux sociaux. On observe aussi la grande diffusion du linge à Paris, mais aussi dans les campagnes : ainsi la diffusion de la chemise comme dessous, pour les hommes comme pour les femmes, qui est dictée par des impératifs moraux et par des impératifs de représentation du corps. Entre le 15è et le 16è siècle, les théories médicales et les théories morales ont évolué dans le même sens pour produire deux impératifs : le corps est conçu comme quelque chose de béant et il ne faut pas le nettoyer avec quelque chose qui risque de s’y engouffrer, ce qui condamne l’hygiène aquatique. L’hygiène se fait donc par le changement de linge. Telle est l’origine de la révolution lingère, qui indique un certain rapport au corps, un changement de sensibilité, mais aussi une certaine· manière d’affirmer son être – et de le prouver par la blancheur de son linge. Par ailleurs, les historiens du vêtement ont souligné l’allègement du costume et du textile, ainsi que la coloration du tissu : autant d’indices qui s’ajoutent aux autres phénomènes que j’ai observés.

Royaliste : Quels sont les agents de cette transformation du vêtement?

Daniel Roche : D’abord les femmes qui sont les pionnières et les pédagogues de cette transformation. Ensuite les intermédiaires sociaux, c’est-à-dire les catégories qui se trouvent entre les villes et les campagnes, entre les castes sociales, entre les riches et les pauvres. Ainsi la catégorie des domestiques, mais aussi l’armée car la mise en uniforme des soldats au 18è siècle donne à ceux-ci des habitudes vestimentaires et d’hygiène. Il faut aussi souligner le rôle des tailleurs, des couturières – qui apparaissent à la fin du 17è -des fripiers, et des gens de la mode qui se constituent en milieu cohérent à la fin du 18è (boutiques, pratiques, journaux de mode).

Quant aux effets, il y a à la fois unification et brouillage : le fait qu’un milieu soit plus homogène par ses habitudes vestimentaires n’implique pas la disparition des écarts, qui deviennent visibles d’une autre manière. Ainsi, c’est sur les rythmes de renouvellement que joue la différence des garde-robes ; il y a d’autre part des indices de raffinement (qualité des tissus, de l’ornementation) : la coupe d’une robe de cour n’est pas différente de celle des autres robes, mais l’or, l’argent et le travail de la main d’œuvre établissent une différence très visible. Ce qui se joue à l’arrière-plan, c’est la mise en question par ces transformations de la société de l’économie chrétienne, ou société des civilités – c’est-à-dire la société où le vêtement a pour but de rendre visible l’état social et l’être moral. A partir du moment où tout se brouille, on est obligé d’adopter d’autres règles de lecture, ce qu’ont bien vu les philosophes et les romanciers du 18è siècle qui s’interrogent sur le problème du masque, sur le paraître.

Cet ensemble de transformations s’accompagne de la naissance d’une nouvelle dimension économique et sociale : apparaît pour la première fois une société qui commence à prendre les allures d’une société de consommation. Quant à la société des producteurs on constate, en ville, un fonctionnement par opposition de secteurs qui permet de la caractériser au mieux. Il y a en effet deux grands secteurs : celui de la production pour les consommations ordinaires – c’est, à Paris, la proxémie des tailleurs ou des couturières – et un secteur de consommations de luxe constitué par les grandes boutiques de mode. Une deuxième opposition existe entre le métier organisé et le métier libre. Les jurandes qui défendent leurs privilèges et leurs monopoles de production : tailleurs, lingères, couturières, auxquels il faut ajouter les fripiers, corporation fondamentale pour le commerce du vêtement parisien qui constitue le secteur de la revente, du vêtement de seconde main. Le secteur libre forme le monde des revendeurs et des revendeuses, qui achètent les vêtements dont on ne veut plus et qui les revendent à d’autres, notamment aux fripiers. A travers ces oppositions, on constate l ‘unification des habitudes et de la clientèle puisqu’on vend de tout à tout le monde.

Royaliste : Quelles sont les conséquences de cette société de producteurs ?

Daniel Roche : Le premier effet induit, c’est la multiplication de la demande, qui a vraisemblablement entraîné le changement de la production et le développement économique du secteur vestimentaire. On observe ce fait en aval : les vieilles manufactures privilégiées qui produisent des draps de très haute qualité vont être touchées par ces transformations vestimentaires qui sont portées par les nouveaux textiles (cotonnades et soies). Le deuxième effet, c’est de retrouver autrement des promotions d’autres valeurs économiques et morales. L’économie morale, c’est les principes de fonctionnement de la société inégalitaire. Cette société fonctionne selon trois principes : il y a une morale de la confusion de l’être et du paraître ; il y a un refus de l’ostentation dans le vêtement, sauf lorsque cette ostentation doit désigner le pouvoir ; enfin, l’économie chrétienne fonctionne selon la redistribution et non pas selon le profit, elle fonctionne par le don. Pour elle, ce qui compte, ce n’est pas l’accumulation, mais la redistribution. Or la culture des apparences impose d’autres références, un changement de comportement et de valeurs morales. Elle va imposer la traduction sur soi-même des valeurs de l’enrichissement, affirmer dans un certain nombre de cas la distinction par la qualité de ce que l’on possède. Elle va promouvoir les valeurs du changement, et la question de la mode va devenir primordiale pour les philosophes, les prédicateurs, les théologiens, car la mode est ce qui remet en cause la coutume, la tradition. Il y a par exemple opposition entre les proverbes et ce que l’on va désormais trouver du côté de l’animation urbaine. Ce qui compte dans les proverbes, c’est la bienséance, c’est-à-dire une adaptation de chacun à ce qu’il est vraiment. Alors que dans l’animation urbaine les habits doivent promouvoir des valeurs de l’identité individuelle avec une hiérarchie possible selon les besoins.

Au total, il y a une certaine promotion de la consommation, une certaine promotion de l’obsolescence des choses par rapport aux valeurs de la rareté et du conformisme. Le vêtement n’est qu’un élément dans un système dans lequel tout change et tout peut changer à la fois. La grande transformation, c’est que l’on va pouvoir se vêtir librement en public, et pas seulement en privé, on va pouvoir se libérer des règles du comportement qui imposaient que le vêtement de la personne coïncide avec le personnage.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 531 de « Royaliste » – 19 février 1990