Les discours horrifiés et les poses compassionnelles sur les massacres entre Yougoslaves a masqué une vérité politique : la guerre a été rationnellement pensée et voulue par les dictateurs serbe et croate comme moyen de leur toute-puissance.

Depuis une décennie, le prêt-à-penser sur la Yougoslavie tient en deux séries d’affirmations :

1° Des haines ancestrales ont explosé, provoquant des actes d’une barbarie inouïe ;

2° Sloboban Milosevic et les Serbes sont les principaux responsables de ce bain de sang.

La démarche de Marina Glamocak est à l’opposé de ces déclarations éplorées. Il s’agit d’un remarquable travail, effectué par un docteur en sociologie qui a soutenu sa thèse en langue serbo-croate, et qui s’efforce de comprendre les raisons et la logique de la première guerre civile – celle qui a opposé les Serbes et les Croates. Plus exactement, la guerre qui a été menée par des groupes armés (militaires, policiers, miliciens) à l’instigation de ces deux seigneurs de la guerre que furent S. Milosevic et F. Tudjman. Le dictateur croate et son homologue serbe étaient évidemment rivaux dans une guerre qui avait pour enjeu le partage du territoire yougoslave, mais ils étaient également complices dans la destruction de la République fédérative et du système communiste-titiste qui les avaient enfantés.

La tragédie yougoslave n’est pas le résultat aberrant d’un engrenage de circonstances ni l’effet de la fatalité. A l’aide de documents nombreux et irréfutables, Marina Glamocak établit que le démembrement de la Yougoslavie a été le produit du système titiste. Réalisée par un ancien compagnon d’armes de Tito (F. Tudjman) et par un apparatchik communiste (S.Milosevic), la dislocation de la fédération a été favorisée par le système autogestionnaire (qui confortait les pouvoirs régionaux) et par l’organisation de la défense territoriale. Cette mise à mort de la Yougoslavie n’a pas été voulue par les peuples des différentes républiques (on oublie l’ampleur du mouvement pacifiste et démocratique en Serbie) mais par deux ambitieux qui voulaient profiter de la période de transition dans l’Est européen pour imposer leur pouvoir exclusif sur un territoire.

La guerre a été le moyen de cette double ambition politique. Elle a été soigneusement préparée. En Serbie par l’utilisation de la thématique nationaliste, dramatisée par l’exploitation de la crise latente au Kosovo, et par la mobilisation de l’armée fédérale. En Croatie par des achats massifs d’armes à l’étranger et par l’exaltation non moins nationaliste d’une identité croate fabriquée à partir des symboles et des agissements de l’Etat nazi fondé par le croate Pavelitch : même drapeau à damier, même monnaie (la kuna) sans oublier les références positives aux oustachis – reconstitués en unités de massacreurs, aussi cruels que les paramilitaires serbes.

Cependant, l’idéologie nazie et les fantasmes racistes n’ont pas été déterminants. Pour Tudjman comme pour Milosevic, les thèmes de l’extrême droite croate ou serbe et le « nettoyage ethnique » n’étaient que des moyens utilisés dans un seul et même but : la constitution autour du chef charismatique d’un pouvoir autoritaire. Celui-ci reposait sur la mobilisation panique d’un peuple réduit à son ethnicité et assurait la légalisation des pratiques mafieuses qui s’étaient développées sous le communisme finissant. Incarné par son « héros », l’Etat du peuple tout entier ethnicisé avait l’immense avantage d’éliminer toute opposition politique (en Croatie) ou de la réduire à des apparences (en Serbie) et d’effacer les conflits sociaux et les luttes de classes.

Telle fut la logique de cette « transition guerrière » qui continue de produire ses effets désastreux, malgré la mort du dictateur de Zagreb et l’emprisonnement du potentat de Belgrade. Au terrible souvenir des massacres s’ajoute la misère de peuples qui regardent vivre dans le luxe les profiteurs de guerre et autres chefs mafieux. Pour les Slaves du Sud, la question nationale et la question sociale restent politiquement posées.

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(1) Marina Glamocak, La transition guerrière yougoslave, L’Harmattan, 2002. Préface d’Alain Joxe. 22,90 €.

Article publié dans le n° 802 de « Royaliste » – 2002