Communiquer semble être le propre de l’homme et il apparaît qu’il vit toujours plus dans et de cela. DANS l’univers des techniques qui l’informent jour et nuit par l’image et par le son. DE ces techniques puisque, aux Etats-Unis, 60% des emplois dépendent des activités de communication. Et même SELON cette visée « communicationnelle » : comme les entreprises, les hommes politiques soignent leur image de marque, gouverner signifie souvent la mise au point d’un discours et la mise en scène des actes, et les échecs électoraux sont ordinairement attribués à des « problèmes de communication ».

Ces observations simples alimentent depuis longtemps les polémiques. Après la dénonciation de L’Etat-spectacle, des perversités de la télévision et des manipulations publicitaires, la nouvelle vague libérale a vanté les charmes et les avantages de la société de communication, en s’exposant à de dures répliques. Débat sans fin, sans doute voué à sombrer dans la répétition vaine jusqu’à ce que Lucien Sfez vienne préciser la nature et les enjeux d’un problème qui dépasse, sans les méconnaître, les classiques recherches sur le pouvoir des medias et le rôle des ordinateurs.

PARADOXE

L’objet de l’interrogation, c’est la technique en tant que telle, le discours qui prétend la décrire (technologique au sens vrai), et le projet d’intention scientifique auquel nous sommes aujourd’hui confrontés. Sans doute, toute société utilise des moyens techniques, mais c’est dans la modernité que la technique a pris son autonomie et tend à définir l’identité collective : «on croit au progrès technique, car il se rend visible et qu’on peut le toucher du doigt ». Aussi la technique est-elle devenue une fin en soi qui, telle Frankenstein, a échappé à son créateur pour vivre sa propre vie de double fascinant et inquiétant. Au langage humain répondent les machines à communiquer, à l’activité de l’esprit celle de l’intelligence artificielle. Pour plus de lucidité, de connaissance, de fraternité ? Là est l’illusion. Nous croyons nous rapprocher de l’autre et résoudre nos problèmes par l’accumulation des techniques alors que la frénésie de communication est le résultat d’une faillite politique et sociale. Fortement intégrées, les sociétés antiques et chrétiennes ne se posaient pas la question de la communication, alors qu’on ne parle jamais autant de celle-ci « que dans une société qui ne sait plus communiquer avec elle-même, dont la cohésion est contestée, dont les valeurs se délitent, que des symboles trop usés ne parviennent plus à unifier ».

Tel est le paradoxe d’une communication où rien n’est communiqué et d’une technologie qui, dissertant sans fin sur elle-même, ne fait que recouvrir un vide. Ce constat sociologique a été formalisé par Von Foerster qui démontre que « rien n’est (ne peut-être) communiqué » puisque notre sensibilité ne peut être partagée par un autre. Faute de pouvoir résoudre ce paradoxe il faut s’y installer, à moins de fonder sa relation à l’autre (incertain) et à la réalité (douteuse) dans un principe extérieur et supérieur, dans un Dieu créateur.

Dans une société sans transcendance, la communication qui en tient lieu est destinée à tourner en rond, selon sa logique solipsiste et délirante. Pour comprendre cette folie, il faut se souvenir que toute société mêle et oppose deux modalités de la relation sociale – l’une représentative (celle du député, ou du prêtre qui, dans sa situation singulière, représente l’universel) et l’autre expressive (celle de l’artiste qui dit le monde selon son génie personnel). Or la communication aboutit à une confusion totale : « on ne prend plus le réel comme représenté. Le réel n’est pas non plus ce qu’on a inventé sous ce nom en l’exprimant. Dans le tautisme, on prend la réalité représentée pour la réalité exprimée ». Ainsi les sondages électoraux, qui prétendent exprimer une réalité tout en transformant la représentation politique. D’où l’inutilité de la critique pointilliste d’une technologie qui a su se rendre infalsifiable. La communication opère en circuit fermé, annonce cependant qu’elle englobe la totalité du réel et n’a pourtant de référence qu’en elle-même : tel est le « tautisme » qui évoque à la fois l’enfermement autistique, la visée totalisante sinon totalitaire et le raisonnement tautologique.

DELIRE

De ce délire formel procède un délire en acte. Aux Etats-Unis, Lucien Sfez a rencontré les pères fondateurs de la nouvelle science, qui prend l’allure d’une religion. Pour Herbert Simon, « l’homme doit avoir pour modèle l’ordinateur digital » et la machine, grâce à l’intelligence artificielle, ressemblera de plus en plus à l’homme . Pour Minsky, « la seule vraie philosophie commence avec l’ordinateur. Avant il n’y a rien ». Pour Don Norman, « l’homme est un mécanisme de procès d’information construit sur un substrat biologique » … Ces quelques citations ne donnent qu’une faible idée du projet de ces gourous qui voudraient réduire l’homme à un système et faire en sorte que les questions qu’il se pose ne soient plus que des problèmes que la technique peut poser et résoudre. Avec rigueur et clarté, Lucien Sfez présente et discute chacune de ces thèses et montre comment elles s’intègrent dans la science cognitive dont on parle depuis peu d’année en France mais qui a pris aux Etats-Unis figure de religion.

Le cognitivisme recouvre toutes les approches du domaine mental – biologie, linguistique, philosophie, logique – et se présente comme la Connaissance de toutes les connaissances. Mais cette science est elle-même tautologique puisque son discours repose sur une hypothèse dont le caractère fictif a été oublié et qui tient pour prouvé ce qui est seulement décrit. Avec la cognitive, il ne s’agit plus de prophétiser banalement la société informatisée mais de s’adorer soi-même sous les espèces d’un ordinateur.

A cette nouvelle idéologie, à cette théologie perverse, que peut-on opposer ? Chemin faisant, Lucien Sfez incite à découvrir ou à relire les meilleurs critiques de la société technicienne (Jacques Ellul, Jurgen Habermas, Pierre Legendre), présente des thérapeutes (Henri Atlan, Pierre Livet, Yves Barrel) et oppose au délire technologique une solide pensée fondée sur la prise au sérieux de la parole, sur la recherche inlassable du sens, sur sa constante interprétation. Portés à l’extrême pointe de la modernité, en mesure de la mieux comprendre grâce à un remarquable travail d’exposition et de clarification, nous voici désormais capables de faire face à ce nihilisme achevé. Cette somme critique, ici à peine effleurée, ne devrait pas quitter la table de ceux qui essaient encore de gouverner.

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Lucien Sfez, Critique de la communication, Le Seuil. Collection Empreintes dirigée par Jean-Pierre Dupuy et Jean-Claude Guillebaud.

Article publié dans le numéro 495 de « Royaliste » – 9 juin 1988