A Kiev, l’occupation de la place de l’Indépendance et les journées d’insurrection ont fait l’objet d’un formatage médiatique auquel nous sommes habitués. Ce fut l’Occident contre la Russie, le Peuple ukrainien contre le suppôt de Moscou, la victoire des « pro-européens » sur les oligarques corrompus.  L’unanimité des médias et de leurs experts provoqua un effet de sidération qui n’a qu’un seul avantage : sa brièveté. Mais pendant l’opération, il ne faisait pas bon rappeler les vérités qui pourtant sautent aux yeux.

L’Occident ? C’est le masque dérisoire du gouvernement des Etats-Unis, à la manœuvre sur la place de l’Indépendance, où l’on vit s’agiter, en décembre, un vice-secrétaire d’Etat américain.

L’Europe ? La Russie et l’Ukraine en font partie depuis plus de mille ans. L’Union européenne fut absente en tant que telle – où était donc la baronne Ashton ? – et se réduisit à l’activisme des gouvernements de  Berlin et de Varsovie qui agissaient selon les tropismes historiques de l’Allemagne et de la Pologne. Que Laurent Fabius se soit mis à la remorque de cet attelage relève de l’anecdote – parfaitement humiliante pour nous autres Français.

L’opposition ukrainienne ? On la présenta comme un bloc pro-européen alors que les occupations de lieux et de bâtiments publics, à Kiev et à Lviv, mobilisaient les groupes de choc nationaux-socialistes, en pointe dans les affrontements armés, des citoyens à juste titre révoltés contre la corruption, des partisans de l’intégration européenne et la foule généreuse des citoyens indignés par la répression policière. Ces opposants disparates furent encouragés par Washington et Berlin à abattre Viktor Ianoukovitch, président manifestement pourri mais considéré comme suffisamment légitime pour négocier avec la Commission, de 2010 à 2013, un accord d’association. On ne saurait croire que cette ingérence éhontée a été dictée par un souci tardif de moralité. Les Etats-Unis veulent réduire au maximum l’influence russe sur le continent européen. L’Allemagne veut élargir ses bases arrière et y développer ses capacités d’exploitation des firmes et des populations qui lui sont utiles. C’est tout. Et c’est trop.

Au lendemain de la destitution du président de la République, le 23 février, le voile de la propagande s’est déchiré et les médias ont commencé à nous avertir que la crise ukrainienne n’était pas terminée. En effet ! L’unité du pays est mise en cause car l’Est de l’Ukraine et la Crimée n’acceptent pas que Kiev tourne le dos à la Russie. La situation financière est catastrophique et l’aide proposée par Bruxelles est dérisoire. La libération de Ioulia Timochenko signifie que l’Occident se moque des aspirations démocratiques des Ukrainiens. Avec l’accord des Etats-Unis, Bruxelles et Berlin soutiennent une oligarque dont les pratiques mafieuses sont avérées et c’est son parti, allié à celui d’un autre candidat de Berlin, Vitali Klitschko, et aux nationaux-socialistes de Svoboda qui va organiser la transition. Sinistre résultat d’une insurrection sanglante.

Pourtant, aucune fatalité ne pèse sur l’Ukraine. Après l’élection présidentielle de mai, l’Union européenne pourrait concevoir et mettre en œuvre, en coopération avec la Fédération de Russie, un plan de redressement financier, de développement économique et de progrès social destiné à intégrer l’Ukraine dans l’ensemble continental. Cette politique supposerait l’ouverture de larges facilités financières, l’organisation d’échanges équitables et une lutte impitoyable contre la corruption – dans laquelle les Etats de l’ouest européen devraient se montrer exemplaires.

Telle n’est pas la voie que Bruxelles et Berlin veulent imposer aux nouveaux dirigeants kiéviens. Lors des négociations sur l’accord d’association, il était clairement apparu que l’Union européenne ne voulait pas intégrer l’Ukraine. Ceux qui brandissent le drapeau bleu sur la place de l’Indépendance vont vite apprendre à décrypter le langage qui leur est tenu : la libre concurrence, le libre échange, les réformes en contrepartie de l’aide financière, c’est tout simplement le programme ultralibéral qui est en train de détruire la Grèce, l’Espagne, le Portugal, la Croatie, et tant d’autres pays qui sont soumis aux diktats du Fonds monétaire international.

A Kiev comme ailleurs, il ne suffit pas de liquider un oligarque pour mener à bien une révolution.

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Editorial du numéro 1051 de « Royaliste ».