Il suffit d’appeler « prime à l’emploi » le crédit d’impôt, pour qu’une mesure ultralibérale, préconisée par MM. Chirac et Madelin, soit transformée en réforme de gauche. Qui est dupe de cette supercherie.

Alors, ce crédit d’impôt, est-il ou n’est-il pas une mesure de gauche ? A tous égards, la question est absurde.

Quant aux finalités, il aurait fallu se demander si cette mesure répondait ou non à l’exigence générale de justice sociale.

Quant à l’histoire, il faudrait se souvenir que le principe d’égalité a été proclamé en 1789 par notre Déclaration des Droits qui est d’inspiration (et souvent de rédaction) monarchienne. On touche donc à un principe posé par notre tradition politique – ce qui nous rend particulièrement attentifs.

Quant à la pratique, les socialistes ont bien entendu le droit d’invoquer le principe fondamental d’égalité, et mériteraient bien de la patrie s’ils l’appliquaient en toute rigueur. Tel n’est pas le cas. L’affaire du crédit d’impôt est venue sur le tapis parce que le Conseil Constitutionnel a déclaré que la baisse de la CSG pour les bas revenus prévue par le gouvernement était contraire la Déclaration de 1789 : son article 13 oblige à l’égale répartition des impôts entre tous les citoyens.

Une fois de plus, Lionel Jospin avait confondu l’équilibrisme et la juste répartition de la charge fiscale : l’opération sur le CSG était destinée à compenser sur le papier la baisse de l’imposition sur les hauts revenus. En fait, une mesure de droite avait été compensée par une mesure anti-égalitaire. Inouï !

Le tour de passe-passe ayant échoué, les socialistes se sont demandés comment sauver la face.

Bien entendu, il ne s’agit pas pour eux d’appliquer une politique fiscale : les élections approchent, et quelques gestes s’imposent à l’égard des classes populaires… sans que l’oligarchie financière en soit fâchée pour autant. D’où la nécessité d’une deuxième entourloupe.

Or, dans la gauche plurielle, un débat oppose début janvier les partisans de la hausse du SMIC (Elisabeth Guigou, Henri Emmanuelli) et les tenants du crédit d’impôt, inventé par l’ultralibéral Milton Friedmann. Voilà qui devrait édifier Lionel Jospin. C’est oublier que cet homme qui se proclame « protestant athée » ne pense pas (c’est ce que nous répétait naguère André Gauron) et n’a pas la moindre conviction. Peu importe l’origine ultralibérale du produit : il suffit de changer l’étiquette. C’est ainsi que le crédit d’impôt, de droite, est devenu la « prime à l’emploi », de gauche évidemment. Appelons chat le chien.

Ceux pour qui le moindre billet compte estimeront que l’argent qui sera distribué en septembre est toujours bon à prendre. Ils ont raison. Mais ils n’oublieront pas qu’il s’agit d’une aumône, destinée à les maintenir en état de survie, et à s’assurer leurs suffrages.

Comme toujours, le choix du Premier ministre est strictement tactique, car la théorie de l’impôt négatif  repose sur un présupposé utilitariste qui n’est pas recevable. Pour les ultralibéraux, le complément de revenu versé par l’Etat permet de ne pas augmenter la masse salariale payée par l’entreprise, tout en creusant l’écart entre les allocations aux sans-emplois et la rémunération du travail : si les salaires sont trop bas, il est plus avantageux de rester à ne rien faire. Cet argument résulte d’un postulat sur l’être humain, qui serait naturellement paresseux. Il est asséné au mépris de tout le savoir accumulé sur le travail depuis des millénaires (1), et sur l’expérience commune qui confirme que la privation d’emploi est psychiquement désastreuse.

La fameuse « trappe à chômage » fait partie de l’imagerie imbécile que présentent aux gouvernants de supposés théoriciens qui n’ont même pas conscience d’une contradiction majeure : l’Etat va verse un complément de salaire à des employés du secteur privé, ce qui crée un assistanat social étranger à l’Etat-Providence. Cet Etat tentait de mettre en œuvre une politique fiscale selon l’exigence de solidarité entre tous les citoyens, appelés à contribuer, à proportion de leurs revenus, aux charges communes.

Comme l’a très bien dit Marc Blondel (Libération du 12/01), «cette prime va modifier la notion même de revenu dans le paysage social français», elle permettra aux employeurs de comprimer les salaires, de développer la précarité et le temps partiel imposé. Nous ne sommes plus dans la logique libérale (le salaire comme résultat d’un contrat négocié entre celui qui offre du travail et celui qui en demande) mais dans une situation où il n’est même plus possible de débattre de la pertinence d’une théorie, puisque les concepts qu’elle utilise sont désormais dépourvus de signification.

Il va sans dire que MM. Jospin et Fabius se moquent de ces considérations théoriques : ils ont décidé que rien ne devait modifier le rapport entre les revenus du capital et les revenus du travail, alors qu’on observe une inégalité considérable et croissante entre capitalistes et salariés. Ils veulent donc empêcher par tous les moyens qu’une augmentation des coûts (surtout celui du travail) ne vienne réduire les profits. Quant à la lutte contre l’inflation, ce n’est qu’un leurre : on refuse les hausses de salaires, mais on se réjouit de la hausse (faramineuse ces dernières années) du prix des actions. Pas étonnant, puisque la classe dirigeante est partie prenante dans la spéculation financière.

Nous ne sommes plus en démocratie mais en ploutocratie : gouvernement des riches, par les riches, pour les riches.

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(1) Cf. Hervé Fradet, Le Travail, coll. Quintette, 1990. Il faudrait tout de même qu’un éditeur demande à cet excellent professeur de développer en un solide volume son opuscule.

 

Article publié dans le numéro 764 de « Royaliste » – 22 janvier 2001