Invitée à Strasbourg le 29 mars, la Nouvelle Action royaliste a refusé de se joindre à la manifestation organisée par le Front national à l’occasion de son congrès. Pourquoi ?

Il y a d’abord une raison de principe. Le Front national est une organisation politique légale qui bénéficie par conséquent de toutes les libertés publiques, notamment la liberté de parole et de réunion, et qui doit recevoir toutes les garanties et protections nécessaires dans l’exercice de ces libertés. Tant que cette organisation n’aura pas été dissoute par un décret soumis à l’appréciation du juge administratif, le Front national doit être en mesure de tenir tranquillement ses réunions et ses congrès – les paroles publiquement prononcées pouvant être soumise à l’appréciation du juge pénal.

Par rapport à ce principe, la manifestation de Strasbourg était lourde d’ambiguïté puisqu’on a dénoncé le Front national, faute de pouvoir interdire la tenue de son congrès.

Il y a ensuite des motifs tactiques. Cela fait quinze ans qu’on souligne le caractère raciste et xénophobe du Front national, quinze ans qu’on s’indigne des provocations verbales de son chef, et dix ans que certains groupes organisent des démonstrations plus ou moins violentes contre ses réunions électorales. Le développement de l’organisation frontiste et ses résultats électoraux prouvent que cette diabolisation et ces agressions ont conforté Jean-Marie Le Pen dans le rôle de victime de « l’establishment » politico-médiatique et de porte-parole des exclus. Rôle d’autant plus facile à jouer que les dénonciations épouvantées et les gestuelles violentes placent le chef du Front national sur le devant de la scène.

Du point de vue de l’efficacité, la manifestation de Strasbourg ne fait que reproduire spectaculairement les erreurs commises et répétées avec une obstination consternante. A l’appel d’un comité de vigilance qui n’a pas eu le courage d’empêcher la victoire de madame Mégret à Vitrolles, avec la bénédiction des grands médias qui ne cessent de manipuler avec profit l’horreur lepéniste, nous avons assisté au défilé des bonnes consciences, à un exorcisme de masse qui n’aura pas plus d’effets bénéfiques que ceux qui ont été précédemment tentés.

Car après l’effervescence strasbourgeoise et la trêve pascale, tous les adversaires du national-populisme se retrouvent devant les mêmes problèmes et les mêmes incapacités :

Toujours uni autour de son chef et sans doute renforcé par l’épreuve de son 10ème congrès, le Front national continuera d’exploiter habilement ses contradictions internes, qui lui permettent d’attirer à lui des publics divers ou opposés – catholiques traditionalistes, et païens, libéraux-nationaux et socialistes nationaux, nationalistes et régionalistes ethnicisants…

Placé au centre de l’actualité politique par les vigilants de gauche et par les médias, le Front national est en excellents situation pour entamer sa campagne électorale. Menaçant pour la droite classique, embarrassant pour la gauche avant Strasbourg, il vient d’être consacré par les deux camps comme l’ennemi public numéro 1. Ce qui donne un immense crédit au discours du Front national, qui se présente depuis longtemps comme le seul véritable opposant à la classe dirigeante.

Telle est bien la question cruciale, que les dirigeants de droite et de gauche n’éluderont pas en ponctuant leurs discours de références aux valeurs républicaines et à la nation. A l’opposé des techniques de communication, l’action politique doit relier les valeurs et les actes, les principes et les engagements. Tel n’est pas le cas.

Tant que le gouvernement cassera l’économie et la société françaises au nom de l’ultralibéralisme, avec les encouragements du président de la République,

Tant que des lois et des pratiques xénophobes viendront conforter les thèses extrémistes et décourager l’intégration,

Tant que la classe politique continuera de proposer comme seule ambition la création d’une improbable monnaie unique,

Tant que des personnages soupçonnés ou convaincus de corruption refuseront d’abandonner leurs fonctions,

Tant que l’opposition de gauche n’offrira pas une espérance de changement radical,

la progression du Front national sera irrésistible et toujours plus menaçante.

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Editorial du numéro 684 de « Royaliste » – 1997