Ecrivant mon dernier éditorial la veille du « passage à l’euro», j’ai utilisé sous le coup de l’agacement des termes et des concepts qui semblent me ranger parmi les tenants de la thèse d’une nouvelle emprise totalitaire.

Je maintiens la référence au despotisme européiste, prise dans un entretien qu’Hubert Védrine nous avait accordé. Il me paraît démontré que l’ultralibéralisme ne peut trouver sa pleine efficacité hors d’un système de contrainte. Mais cela ne veut pas dire que l’Europe de l’Ouest soit entrée dans le totalitarisme au moment où l’Est européen en sortait. Trois remarques sur ce point :

1/ L’oligarchie européenne ne veut pas accomplir un projet historique, mais au contraire sortir de l’histoire. Comment ? En échappant à ce qu’elle pourrait nommer « l’horreur politique », parce que le politique porterait en lui le système concentrationnaire ; en neutralisant les nations, sous prétexte que l’hystérie nationaliste conduit à la guerre. Telle est, chez les intellectuels honnêtes, une des raisons majeure de l’adhésion au marché globalisé – là où le conflit se résorbe en compétition paisible, là où le gouvernement des hommes, facteur de tragédie, se réduit à la douce administration des choses.

2/ Les promoteurs de l’euro ne se sont donc livrés à aucune propagande (ce qui supposerait un contenu politique ou religieux) mais à une gigantesque opération de communication (l’événement, même insignifiant, est célébré comme tel). Le fameux passage a été présenté par les médias unanime comme une « grande fête » jalonnée d’épreuves techniques (« tests » des ventes de sachets, des distributeurs de billets, des soldes) joyeusement surmontées par les populations concernées.

Jamais abandon de souveraineté n’avait été aussi magnifiquement réussi – du moins dans les sondages réalisés.

Mais les résultats eussent été fort différents si on avait demandé aux citoyens s’ils souhaitaient aliéner la souveraineté de la nation, et aux consommateurs s’ils considéraient comme une réussite les hausses considérables de certains prix. J’ajoute qu’on a oublié que le passage à l’euro était attendu par les plus idéalistes comme le « big bang » capable d’engendrer l’Europe politiquement fédérée : ce tour de magie n’a rien donné.

3/ Plutôt que d’exercer une violence totalitaire sur les peuples et les nations, l’oligarchie européenne cherche à évacuer tous les conflits qui surgissent en son sein. On fait semblant de ne pas voir le discrédit de la Commission Prodi. On paraît ne pas s’émouvoir de la présence au sein du Conseil européen du douteux Silvio Berlusconi, on négocie avec lui d’inavouables compromis et on ne proteste même pas lorsque l’ancien chef du parti fasciste italien, Gianfranco Fini, est donné comme futur ministre des Affaires étrangères.

A la table des maîtres, il est inconvenant de parler politique – et d’en faire. Après avoir fabriqué une monnaie sans Etat, on se prépare à disserter sur une constitution virtuelle qui donnera l’illusion d’une intention politique.

Comment réagir ? En appeler, contre les « pragmatiques », aux réalités. Nous ne sortons pas de l’histoire. Nous voulons une politique de paix et de prospérité.

Voulues, parfois glorifiées par les européistes (y compris les plus pacifistes), les guerres de Yougoslavie et d’Afghanistan ont fait et font encore des milliers de victimes bien réelles et innocentes. Erigée en principe de l’économie de marché, l’ultra-concurrence fait en Europe des dizaines de millions de victimes réelles – chômeurs, déprimés, suicidés.

Il est plus difficile de démontrer que l’abandon de la monnaie à la Banque centrale européenne, organisme peu et mal connu, ne ferait qu’aggraver la violence sociale. Or chacun constate aujourd’hui que les messieurs de Francfort, chargés de lutter contre l’inflation, sont incapables d’éviter une hausse des prix dévoreuse de pouvoir d’achat. Nous vérifierons très vite que la zone euro, en état de croissance zéro, s’est mise hors d’état de résister à la récession en raison de d’une gestion monétaire et budgétaire restrictive. Comme les Argentins, nous allons subir de plus en plus lucidement la violence de la monnaie. Jusqu’à la révolte nécessaire.

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Editorial de « Royaliste » – 2002