Pour comprendre notre civilisation, il est indispensable de connaître la pensée juive, dans son mouvement propre et dans sa relation avec les philosophies qui viennent à sa suite.

« La pensée juive et l’interrogation divine » : l’ouvrage de Raphaël Draï impressionne par son titre et sa lecture paraîtra difficile au premier abord (1). Mais ces deux obstacles sont indiqués pour qu’on se prépare à les franchir.

Pourquoi consentir un tel effort ? Parce qu’il permet de trouver ou de retrouver ce qui nous manque. Il ne se passe pas de semaine sans qu’un chroniqueur ne nous entretienne de la « perte des repères », de la « crise des valeurs », du « problème de l’identité » et du « retour à l’origine ». Ces expressions désignent bien les causes premières de l’inquiétude contemporaine. Il faut les examiner avec sérieux, mais prendre garde à l’effet comique que finiront par produire les dissertations sur la « Quête du Sens ». Car les valeurs se portent à merveille, les repères foisonnent, l’identité est ni plus ni moins problématique qu’il y a vingt-cinq siècles et il n’est pas nécessaire de remonter le temps pour trouver une origine qui est toujours présente, actuelle, en mouvement.

Tel est l’un des effets que provoque la lecture de la Thora : la pensée juive est historiquement la première et la plus fondamentale de toutes celles qui constituent notre civilisation or elle ne cesse d’entretenir avec la philosophie occidentale des relations d’une pleine actualité qui répondent aux questions majeures que nous nous posons. Raphaël Draï montre comment cette pensée s’ordonne en vue de connaître, explique ses principaux thèmes – la Thora, le service du Saint, les actes de bienfaisance ; le droit, la vérité et la paix – examine ses relations avec la philosophie occidentale et la manière dont cette pensée accomplit sa propre tâche de transmission et de mise en œuvre.

Il n’est pas possible d’exposer ici le lien entre le divin et l’humain, entre l’originel et l’actuel, la dialectique du singulier et de l’universel ou encore la confrontation de la pensée juive à diverses philosophies, qui forment la trame d’une réflexion riche, rigoureuse et allègre. Mais pour voir immédiatement de quelle manière cette réflexion correspond à nos interrogations, il suffit d’ouvrir le livre de Raphaël Draï à la page 308 et de le suivre dans son analyse de la prophétie du mensonge qui masque la réalité d’une société minée par le lucre et l’injustice : la confrontation entre le prophète Jérémie et le prophète H’anania éclaire une situation qui nous est tristement familière, et montre à quoi elle aboutira.

Le lecteur peut ensuite aller à la page 260 pour consulter le commentaire du verset 260 où il est dit : « Tu te réjouiras, toi, ton fils, ta fille, ton servant et ta servante, avec le lévite, l’orphelin, la veuve et l’étranger qui sont dans tes portes ». Il ne s’agit pas seulement d’une protection par devoir mais d’une réjouissance avec la maisonnée et les étrangers qu’elle abrite – qui est la condition de la joie dans le peuple tout entier.

Une des définitions de l’homme, c’est qu’il est institué gardien de la Création et plus spécifiquement gardien de son frère : « l’obligation de garde, écrit Raphaël Draï, détermine corrélativement l’obligation concrète d’aide, celle qui retient l’homme et aussi l’animal de mourir faute de soutien. S’appuyant sur cette obligation, le h’essed (2) l’amplifie positivement dans le sens d’une résurrection, d’une désaffection du domaine de la mort ».

Passant d’un paragraphe à l’autre, au gré des questions qu’il se pose, chacun pourra vérifier qu’il y a des réponses substantielles qui méritent d’être remises dans leur perspective. C’est ainsi que, reprenant l’ouvrage en son début, on saura déjà qu’il est de ceux que l’on garde toujours près de soi .

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(1)Raphaël Draï, La pensée juive et l’interrogation divine – Exégèse et épistémologie, PUF, 1996.

(2)H’essed : bénévolence

Article publié dans « Royaliste » numéro 686 – 1997