Les grands médias nous préviennent depuis plusieurs mois : l’insécurité sera le thème de la prochaine campagne présidentielle. Ils nous en administrent la preuve en consacrant de longues minutes au fait divers du jour ou de la semaine. Puis divers sondages confirment que l’insécurité est le principal souci des Français…

Le thème sécuritaire est ancien : des témoins bien placés nous avaient expliqué dans les années soixante-dix que l’insécurité avait été délibérément choisie, à droite, pour remplacer la peur déclinante du communisme. Le choix paraissait judicieux : la peur du vol et de l’agression est consensuelle, elle permet toutes les surenchères puis le vote de lois toujours plus répressives qui marquent la détermination des élus.

Exaspération

De fait, l’insécurité avait été exploitée avec succès par Jacques Chirac en 2002 et c’est bien la comédie de la défense de l’ordre public qu’on tente de rejouer cette année. C’est là une tactique irresponsable car le spectacle de la lutte contre l’insécurité se déroule cette fois dans une ambiance survoltée, devant des spectateurs-victimes qui ont toutes les raisons de s’exaspérer.

De Charles Pasqua à Nicolas Sarkozy, les matamores qui voulaient régler le problème des clandestins et nettoyer les banlieues au karcher se sont moqués de nous. Pour ne prendre qu’un exemple, les parents des années quatre-vingt dix qui craignaient que leurs enfants ne tombent dans la drogue sont devenus des grands-parents qui ont peur pour leurs petits-enfants. Et ils constatent que ceux qui roulaient les mécaniques face aux voleurs de bicyclettes étaient des délinquants de haut vol qui soupaient avec les truands.

Certes, beaucoup de ceux qui subissent la violence des rues se tournent vers Marine Le Pen. Sa victoire l’an prochain provoquerait la même désillusion, tout simplement parce que la sécurité ne fait pas partie des attributions du président de la République mais relèverait du ministre de l’Intérieur dans l’hypothétique gouvernement d’union nationale qu’elle annonce.

Horreur économique      

L’exaspération est d’autant plus vive que la construction médiatique des faits divers ignore les accidents du travail et laisse dans l’ombre, sauf énorme scandale, les suicides sur les lieux de travail et toutes les autres manifestations de ce qu’on appelait, à la fin du siècle dernier, l’horreur économique. Une horreur qui a été considérablement augmentée par le carcan de l’euro et son cortège de mesures austéritaires. Celles-ci ont durement frappé les salariés modestes tandis que la “rigueur” budgétaire privait la Police nationale et l’institution judiciaire des personnels et des moyens qui leur étaient indispensables. La crise sanitaire a souligné l’extrême fragilité de notre système de santé publique, hier saturé de victimes de la pandémie, aujourd’hui confronté aux dégâts psychiques provoqués par les confinements.

On aurait tort de se rassurer avec l’idée que la violence a toujours circulé dans la société. Certes, la Belle époque a connu ses Apaches et la répression sanglante des grèves ouvrières. Et les Trente Glorieuses ont été tragiquement marquées par la guerre d’Algérie jusqu’en 1962… Il y a cependant deux phénomènes nouveaux.

Le premier, c’est la montée des violences et leur conjonction : violences entre les personnes, dans la rue et à l’intérieur des familles, mises en cause radicales de la filiation, violence économique, affaiblissement volontaire de la protection sociale, terrorisme djihadiste, violences festives… Ce n’est pas encore la guerre de tous contre tous, mais nous y courons.

Le deuxième, c’est le jeu de l’oligarchie qui vante son art de la “disruption”. Face à la conjonction des violences, le pouvoir politique devrait appliquer toute la force nécessaire à l’œuvre de justice sociale et de paix civile. Par un déluge de lois bâclées et de règlements absurdes, de restrictions de crédits et de marques de mépris, il poursuit au contraire le désarmement matériel et moral de la fonction publique hospitalière, de la Police nationale, de l’Armée, des magistrats, du corps enseignant. Il entreprend maintenant la destruction de la haute fonction publique par la “réforme” des grands corps tout en continuant ses provocations à l’égard de la population laborieuse : à la violence de la réforme de l’assurance-chômage s’ajoute la volonté, seulement différée, de baisser les retraites selon les exigences de Bruxelles.

La conjonction des violences et l’affaiblissement de la puissance publique crée une situation explosive dans laquelle les acteurs du jeu politique se contentent d’exploiter les peurs tout en étalant leur impuissance et leur corruption. Cela sans jamais prendre garde au fait que les Français forment un peuple qui subit depuis vingt ans de cinglantes humiliations, parce que ses élites politiques acceptent que la France perde son rang.

Nous sommes arrivés au point où il n’est plus possible de desserrer le nœud des contradictions par des mesures partielles, qu’il s’agisse des salaires, des étrangers, de l’activité économique, des trafics. La France ne sortira des impasses que par une révolution dont il nous faudra préciser la perspective.

***

Editorial du numéro 1214 de « Royaliste » – Juin 2021