Etrange mois de juin, qui tout d’un coup nous reportait vingt ans en arrière… Jamais, depuis l’avènement du gaullisme, les projecteurs n’avaient été aussi souvent braqués sur l’Assemblée. Jamais on n’avait tant écouté la rumeur des couloirs. Jamais on n’avait considéré avec autant d’intérêt un chef de groupe parlementaire — M. Labbé en l’occurrence. Sans compter le fatras des amendements, la complexité des procédures, et le retour sur toutes les lèvres des mots d’autrefois, avec leur saveur retrouvée ; allait-il démissionner ? Fallait-il dissoudre ? Etait-ce l’éclatement de la majorité ? Oui, irrésistiblement, les péripéties de cette crise ne pouvaient manquer de nous ramener à la IV’ République pourrissante.

Maintenant que, partout dans la majorité, les meneurs de jeu annoncent la fin de la partie, il n’est pas inutile de faire le bilan de ce premier grand affrontement à l’intérieur de la coalition présidentielle, et d’en tirer quelques leçons pour l’avenir du giscardisme.

PIEGES

L’avenir du giscardisme ? On sait que le Président de la République ne le conçoit que dans un « gouvernement au centre », permettant de maintenir l’équilibre du pouvoir par-delà les vicissitudes électorales. D’où les espoirs placés dans le radicalisme, et surtout dans une rupture de l’union de la gauche. D’où l’affirmation récente que M. Giscard d’Estaing ne démissionnerait pas en cas d’échec de l’actuelle majorité.

Le gouvernement au centre ne passe donc pas nécessairement par la victoire des centristes. Mais ce courant peut être un facteur important dans le rééquilibrage de l’actuelle majorité, où l’U.D.R. se taille la part du lion : s’il occupait une place plus grande au Parlement le centrisme pourrait — comme le Parti radical autrefois — constituer le « parti-charnière » capable de cimenter toutes les combinaisons de « centre-droit » et de « centre-gauche ». D’où, en prévision des élections de 1978, le double piège tendu à l’U.D.R. :

1° A Rennes, lors de la fondation des « Démocrates sociaux », Lecanuet affirme la nécessité d’une alliance électorale privilégiée entre « réformateurs » et Républicains indépendants. Poniatowski applaudit évidemment des deux mains. Mais Chirac, promu depuis peu « coordinateur » de la majorité, ne peut qu’être douloureusement surpris. Et les députés U.D.R. de se révolter contre une manœuvre destinée à les détruire — puisque des « primaires » à l’intérieur de la majorité verraient le « candidat du Président » s’opposer avec les meilleures chances au « député quelconque » de l’U.D.R.

2° Les plus-values constituent le second piège : alors que la proportion des députés hostiles au projet est aussi forte chez les R.l. qu’à l’U.D.R., c’est cette dernière qui, placée au centre de l’actualité, est rendue responsable du sort de la taxe. Terrible dilemme pour les gaullistes : ou bien ils votent la loi et s’exposent à de graves revers électoraux en 1978, ou bien ils se révoltent contre la loi et passent pour de fieffés conservateurs. Dans un cas comme dans l’autre, c’est tout bénéfice pour les centristes qui, face à l’opinion, conservent les mains pures. D’où la rencontre de Brégançon entre Giscard et Chirac, les bruits de démission du Premier ministre, de dissolution de l’Assemblée puis de remaniement ministériel, avant le retour au calme marqué par l’entretien télévisé du Président, le 17 juin.

LEÇONS

En refusant pour l’instant tout remaniement et en repoussant l’éventualité d’un retour au régime des partis, M. Giscard d’Estaing a voulu montrer que rien n’avait changé dans le jeu des partis et des institutions. Pourtant, malgré la réussite formelle de l’intervention présidentielle, rien n’a été réglé au fond, les partis en présence ayant seulement conclu une trêve.

— d’une part la question des « primaires » — donc de la rivalité U.D.R.-centristes — n’a pas été résolue, malgré les sourires de MM. Dominati et Lecanuet.

— mais surtout, le vieux problème du conflit entre un Président de la République et son Premier Ministre n’a pas été tranché : comme le Président ne peut, à cause d’une lacune de la Constitution — exiger la démission de son Premier ministre, un conflit de pouvoirs est tout à fait possible aujourd’hui — et plus encore en cas de victoire de la gauche. Comme le Premier ministre dispose d’attributions étendues, tout conflit entre les deux chefs de l’Exécutif tournerait vite à l’épreuve de force, donc à la crise de régime. Les dispositions constitutionnelles ne sont évidemment pas toute la politique. Et la coutume institutionnelle, ou de simples considérations tactiques, peuvent diminuer les risques d’affrontement. Ils n’en demeurent pas moins réels, surtout entre des hommes qui n’ont en commun aucune idéologie mais des intérêts momentanés… qui peuvent opposer demain l’esthète désinvolte de l’Elysée et l’aventurier sans scrupules de Matignon.

L’AVENIR

Conflit possible au sommet de l’Etat, lutte ouverte entre un parti fatigué de subir et des groupes qui veulent participer plus largement au festin, désarroi d’une opinion qui ne croit pas au spectacle de la réforme : l’avenir du giscardisme n’est pas tellement engageant. D’autant plus que l’anticommunisme forcené des giscardiens, loin d’apporter des voix à la majorité, a conforté le… Parti socialiste qui représente pour de plus en plus de Français la possibilité d’un changement sans grand risque.

La majorité présidentielle a donc intérêt à serrer les rangs, et le pouvoir exécutif à conserver sa cohésion. Comme les sentiments, les intérêts, les soucis et les ambitions sont différents voire opposés, le maintien de l’unité passe par des concessions, des compromis et de menus chantages. Electoralement, ils peuvent — peut-être ! — sauver la majorité. Politiquement, ces pratiques se traduiront par l’immobilisme, rançon normale des arrangements de cette nature. On l’a bien vu sous la IV » République, qui survécu douze ans parce qu’elle avait résolu de ne rien faire. Son effondrement n’en fut que plus brutal.

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Editorial du numéro 229 de la NAF bimensuel royaliste – 30 juin 1976