1. SCIENCE OFFICIELLE CONTRE SCIENCE LIBRE

Je déclarais dans le texte précédent « comment distinguer une conclusion scientifique « correcte » d’une opinion dénuée de toute valeur scientifique, même venant de la bouche d’un chercheur ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la réponse est relativement simple ». La question suivante, qui vient immédiatement en tête, est alors : si tout est aussi simple que cela, comment se fait-il que l’on s’étripe non pas entre pro- et antiscience, mais entre tenants de conclusions scientifiques contradictoires ? Car c’est bien au nom de ces contradictions que des mouvements d’opinion se forment. Nous en avons vu dans les exemples sur le réchauffement climatique, mais ils sont encore plus manifestes dans la crise de la pandémie : chloroquine ou anti-chloroquine, vaccins ou antivaccins, etc…

Une première réponse vient peut-être de l’accélération des demandes du public. Nous voulons toutes les réponses et tout de suite ; alors que le cheminement scientifique exige souvent de la durée. Entre la mise en forme d’une question scientifique et la réponse définitive, les étapes sont nombreuses, à commencer par celles de l’élaboration d’un grand nombre d’hypothèses, généralement contradictoires. Car c’est justement si toutes les hypothèses possibles sont mises sur la table, même les plus farfelues, que l’on pourra, par des expérimentations et éliminations, reconnaître celle qui est la plus vraisemblable. Mais entretemps, on trouvera sur les paillasses tout et son contraire.

Dans le blog Mediapart, le toxicologue Jean-Paul Bourdineau nous donne une bonne description de cette étape : « le dissensus prévaut dans la science en train de se faire, c’est-à-dire celle qui est à l’œuvre et en cours dans les laboratoires de recherche. La controverse est de mise et même souhaitable lorsqu’elle n’est pas polluée par les « conflits d’intérêts » des chercheurs, car la dispute permet de susciter de nouvelles théories, lesquelles conduisent à la mise en œuvre d’expériences, dont les résultats permettront à leur tour de moduler, d’infléchir, de corriger le modèle théorique, nouveau modèle se prêtant à son tour à un nouveau cycle d’hypothèses et d’expérimentation. C’est la démarche positiviste comtienne développée en 1865 par Claude Bernard (…) Enfin, il faut rappeler que le propre de l’esprit scientifique est de douter. Douter de ses propres résultats que l’on vérifie en s’assurant de leur répétabilité, et douter des nouvelles merveilles technologiques censées révolutionner nos existences [1] ».

Tout ceci doit en principe se passer « dans le calme feutré des laboratoires ». Mais comme l’attente publique est très forte, ce « dissensus scientifique » arrive dans les médias avant d’être résolu et permet à chacun de « choisir » parmi les innombrables hypothèses celle qui s’accorde le mieux à ses opinions, tout en se donnant l’illusion de suivre un avis scientifique établi. Les chercheurs étant des gens comme les autres, ils se retrouvent pendant un moment sous le feu des médias, dans un genre de célébrité dont ils n’ont pas l’habitude, qui les grise comme tout le monde, mais qu’ils ne savent pas gérer. Ils passent alors parfois, de défenseur d’une hypothèse en cours de vérification à chef d’un courant d’opinion, courant dont ils ont ensuite beaucoup de mal à se défaire : nous pouvons – nous devons – changer d’avis en recherche quand il est démontré que notre hypothèse est fausse ; nous avons beaucoup plus de mal à changer d’opinion devant des « disciples » qui n’accepteront pas ce qu’ils prendront pour une trahison.

Le Dr Raoult est évidemment une « victime consentante » de ce phénomène. Sa longue carrière démontre clairement qu’il s’agit d’un chercheur de très haut niveau. Pourquoi alors s’est-il laissé enfermer dans cette dialectique « pour ou contre » l’hydroxychloroquine (HCQ) ? Il semble qu’il soit devenu le prisonnier de ses premières hypothèses. On retrouve là un cheminement assez semblable à celui du Pr Courtillot, chercheur de très haut niveau lui aussi, qui de critique bienvenu du réchauffement climatique en est devenu le négationniste, enfermé qu’il était dans un rôle créé pour lui par les médias et l’opinion. Et pour en revenir au Dr Raoult : rien de plus louable, devant une crise grave, que de chercher en priorité s’il n’existe pas des traitements déjà existants pour d’autres maladies qui pourraient à moindre coût et très vite apporter une solution, ne serait-ce que provisoire. L’HCQ est un médicament connu, ancien, d’usage extrêmement répandu, dont les effets secondaires (rares) sont bien établis, pratiquement gratuit : candidat idéal pour ces essais dès lors qu’un chercheur qui le connait bien pense pour des raisons scientifiques objectives qu’il pourrait faire l’affaire. On entre alors dans une séquence normale.  Hypothèse. Essai. « Ça ne marche pas ». Alors l’hypothèse est rejetée, on passe à la suivante, et il n’y a pas là de quoi bouleverser le monde. Le problème, c’est que si cette hypothèse est divulguée au public avant d’être vérifiée, celui-ci, qui confond discussion scientifique et dispute d’opinions, porte haut son « héraut » qui devient à la fois son tribun et son prisonnier. Il ne peut plus alors sans devenir un traître admettre que son hypothèse n’était pas la bonne. Et la controverse se poursuit, mais non plus dans le laboratoire : dans le caniveau.

Là-dessus s’ajoute une série de points étrangers (en principe) à la science mais qu’il est bien difficile à l’heure actuelle de séparer de celle-ci, et encore moins d’omettre. La pression des intérêts économiques et financiers des industries liées aux technologies issues de la recherche est certaine, tous les chercheurs l’ont subie un jour ou l’autre. Citons le même auteur : « Face aux études montrant la toxicité pour l’environnement et la santé des humains de ces molécules et nouvelles technologies, les industriels et leurs groupes de pression harcèlent les parlementaires, déjeunent avec les journalistes influents et les patrons de presse, et mettent en avant les travaux lénifiants de leurs scientifiques liges, tant et si bien qu’ils en appellent à l’arbitrage, et du public, et des agences d’expertises conseillant les gouvernements, en minaudant de la sorte : ʺmais enfin, si même les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux , c’est bien que les données toxicologiques ne sont pas suffisamment probantes ; laissez-nous donc encore 20 ans d’exploitation de notre affaireʺ ».  Voilà qui permet au public et aux médias de transformer le chercheur prisonnier d’une hypothèse comme celle du HCQ (ou du climato-scepticisme) en un Robin des Bois luttant seul, au nom du peuple, contre les gros capitalistes cyniques.

Il est évident que les laboratoires pharmaceutiques ne sont pas des anges, que leurs motivations sont en grande partie financières et qu’ils n’auront pas trop d’états d’âme à torpiller le concurrent, par tous les moyens. L’éthique n’est rien face à l’argent. J’en ai vécu personnellement un avatar au début des années 1980 que je me permets de vous décrire brièvement. Il s’agit du scandale du Distylbène, cette molécule élaborée en 1938 qui limitait les contractions prématurées chez la femme enceinte et permettait un accouchement à terme. Dès les années 1950 il est apparu qu’elle induisait des malformations génitales chez le bébé, surtout s’il s’agissait d’une fille, qui devenait stérile une fois adulte. Ces effets ont fait interdire le médicament en 1971 aux Etats-Unis, puis en 1977 en France. Que fait alors le laboratoire producteur ? Non pas retirer purement et simplement du marché un médicament reconnu comme tératogène ; mais chercher les pays où il n’est pas encore interdit pour y poursuivre sa commercialisation « légale » – et létale. Dont le Sénégal (où je me trouvais à l’époque, avec mon épouse enceinte !) et plus généralement l’Afrique de l’Ouest.

Nul doute que les laboratoires (le « Big Pharma ») engagés dans la production d’un vaccin aient vu d’un très mauvais œil la découverte possible d’un traitement simple avec une molécule à la production libre, et fait tout ce qui était en leur pouvoir pour discréditer cette recherche. Le fameux travail de faussaire du « Lancet » dont j’ai touché un mot plus haut en est-il un effet ?

Quoi qu’il en soit, les tests effectués ensuite par divers laboratoires et Instituts ayant tous conclu à l’inefficacité du traitement à l’HCQ, le doute n’est plus permis. C’est une des grandeurs de la méthode scientifique que de tôt ou tard arriver à un résultat inattaquable.

Je suis passé à plusieurs reprises dans mes exemples du réchauffement climatique à la pandémie. C’est que, quoique très différents dans leurs sujets d’étude, ces deux dossiers sont absolument semblables dans leur traitement par les médias et l’opinion publique : il y a « la science officielle », souvent perçue comme « aux ordres » (des gouvernements, des intérêts économiques, etc.) et la « science libre », celle qui se veut indépendante et donc au service du peuple ; et les deux s’écharpent sous prétexte de résultats contradictoires et de conclusions opposées. Et comme il ne peut en principe y avoir une contradiction scientifique aussi forte (entre tenants du réchauffement d’origine anthropique et climato-sceptiques ou entre partisans et opposants aux vaccins), chaque clan accuse l’autre de fausser volontairement des données objectives. Puisque l’on retrouve partout les mêmes réactions, c’est à celles-ci qu’il faut s’intéresser maintenant : d’où vient une telle « guerre des sciences » ?

Nous entrons là dans l’analyse des imbrications entre science, opinion et politique.

(à suivre)

François GERLOTTO

 

[1] https://blogs.mediapart.fr/laurent-mucchielli/blog/300921/crise-coronavirale-entretien-1-avec-le-toxicologue-jean-paul-bourdineaud