Après un long combat de retardement, les Américains ont enfin autorisé l’atterrissage de Concorde à New York. Mais la victoire du supersonique franco-anglais ne signifie pas la conversion des États-Unis à la liberté des échanges. Malgré les leçons de morale que la libre Amérique donne au monde entier, elle demeure le pays le plus protectionniste du monde.

Pourtant, les États-Unis n’ont-ils pas joué un rôle essentiel dans la libération des échanges internationaux ? Après 1945, ils ont été l’élément moteur du GATT (Accord général sur les tarifs et le commerce) qui a pour objectif la réduction des droits de douanes et la disparition de tous les obstacles à la libre circulation des marchandises. La négociation Kennedy en particulier (Kennedy Round) avait imposé une réduction d’un tiers des tarifs douaniers sur les produits industriels. Et les négociations actuelles (dénommées Nixon Round puis Tokyo Round) devraient permettre l’élaboration d’un code qui réglementerait toutes les activités commerciales mondiales.

Faut-il décerner un brevet de libéralisme avancé à nos bons amis américains ? Mieux vaudrait leur donner la palme de l’habileté et du cynisme. D’abord parce que la négociation Kennedy avait abouti à un désarmement douanier nettement plus important du côté européen que du côté américain. Ensuite parce que les États Unis violent tranquillement les accords conclus. Par exemple, les accords du GATT permettent que les marchandises soient exportées en franchise d’impôts indirects du pays d’origine sans que cela soit considéré comme une subvention à l’exportation, alors que les exemptions d’impôts directs sur les marchandises exportées ne sont théoriquement pas admises. Pourtant, grâce à la pratique des Domestic International Sales Corporation, les deux tiers des exportations américaines bénéficient d’une exemption d’impôts directs. En revanche, la jurisprudence américaine condamne de plus en plus fréquemment les entreprises japonaises et européennes qui exportent aux États-Unis en franchise d’impôts indirects. Ce qui permet, en particulier, de poursuivre les firmes sidérurgiques européennes.

Autre élément essentiel de la panoplie protectionniste américaine : le célèbre American Selling Price qui permet aux États-Unis de taxer les importations étrangères sur la base des prix en vigueur sur le marché intérieur américain et non, comme le veut la règle générale, sur le prix à l’importation. Ce qui permet d’augmenter les marchandises étrangères de 10 ou 20 % et de les rendre non compétitives par rapport aux produits américains. Citons encore le Buy American Act : comme l’expliquait Pierre Péan (I) « II impose au gouvernement fédéral et aux organisations qui en dépendent de donner, dans leurs achats, la préférence aux produits américains, sauf si un produit étranger est de qualité supérieure ou, à qualité égale, d’un prix de vente inférieur de 6 à 12 % Une récente étude américaine estimait le montant total des achats gouvernementaux relevant du Buy American Act à 200 milliards de dollars, sur lesquels les achats à l’étranger sont de l’ordre de 0,10 % ! ».

Sans oublier les menaces et le chantage qui sont pratiqués aussi bien par les groupes de pression américains que par le gouvernement lui-même à l’égard des pays dont ils redoutent la concurrence. Ainsi se déroule actuellement une grande bataille entre sidérurgistes américains et japonais. Les premiers demandent l’application des droits « anti-dumping » prévus par la législation américaine. Cela parce que les importations d’aciers étrangers atteignent 20 millions de tonnes par an, alors que la sidérurgie américaine est obligée de licencier. Les États-Unis ont donc « suggéré » aux Japonais la restriction volontaire de leurs exportations d’acier. Et le Président de la Nippon Steel Corp. s’est incliné. Le Japon n’a-t-il pas besoin de la protection militaire américaine ? Il est facile dans ces conditions, de faire entendre raison aux naïfs qui voudraient exporter selon les règles prévues par les accords internationaux.

Des accords internationaux qui sont niés par les contingentements et par les accords bilatéraux ou tournés par toute une série d’astuces constituant ce qu’on appelle la protection non tarifaire. Par exemple, les règles sanitaires qui peuvent bloquer ou retarder l’importation de produits concurrentiels. On fera, par exemple, des prélèvements sur les camemberts importés aux États-Unis. Comme les Américains sont des gens sérieux, il faudra attendre plusieurs semaines avant que les résultats soient connus et que l’autorisation soit donnée. Et tant pis, ou tant mieux, si les camemberts sont immangeables.

Les obstacles non tarifaires sont trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer tous : le GATT en a recensé plus de huit cents, classés en 27 catégories… Énumérons encore les subventions, les détaxations, les régimes d’amortissement favorables, les facilités de crédit, les prix de transport avantageux, et enfin les taux de change, les changes multiples, les changes flottants, qui constituent une protection monétaire se substituant ou complétant la protection tarifaire.

Les Américains disposent donc d’un nombre incroyable de moyens qui leur permettent de violer en toute quiétude des accords internationaux qu’ils ont eux-mêmes suscités. Mais surtout, ils disposent de la puissance politique qui leur permet de pratiquer le chantage à la protection et de ne pas tenir leurs engagements. Il est facile, dans ces conditions, de prospérer. Il n’est plus possible de continuer à subir la loi américaine, qui est une des causes du chômage actuel.

Dès lors, de deux choses l’une :

— ou bien, dans les prochaines négociations tarifaires, les Américains consentent à respecter les principes qu’ils prétendent imposer à leurs partenaires. Ce qui semble difficile étant donné la lâcheté des européens.

— ou bien la France, quant à elle, décide de rendre coup pour coup et de mettre en œuvre des mesures efficaces contre l’impérialisme politique, économique et militaire des États-Unis. Une telle politique avait été entreprise autrefois. Mais il est douteux que Giscard, ou Mitterrand, s’en inspirent.

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(1) « Le Nouvel Économiste » n° 77.

Article publié dans le numéro 256 de « Royaliste » –