Pour le défunt comte de Paris, le temps de l’histoire est-il venu ? Pas tout à fait. Beaucoup d’archives ne sont pas disponibles, et bien des témoins ou des acteurs n’ont pas encore parlé. Mais voici que paraît un premier travail sérieux. Une thèse, aux deux sens du terme : l’ouvrage que publie Bruno Goyet, agrégé d’histoire, est le fruit d’une recherche universitaire ; c’est aussi une opinion étayée sur les conditions sociales dans lesquelles le jeune prince a développé son projet politique. Sans prétendre énoncer des vérités définitives, nous proposons à nos lecteurs une première approche critique de cette biographie fragmentaire.

 

Voici publié un fragment imposant de la vie du défunt comte de Paris, mais ce n’est qu’un fragment. D’entrée de jeu, il faut en effet avertir que le titre du livre de Bruno Goyet (1) crée ce que nous appellerons aimablement une illusion d’optique. Ce qui se présente comme une biographie complète de Henri d’Orléans, comte de Paris (1908-1999) est en fait un travail qui est consacré pour l’essentiel à la jeunesse du prince jusqu’en 1940, soit 254 pages. Vient ensuite un survol (p. 259-308) qui s’achève en 1969, par une décision que l’auteur ne prend pas soin d’expliquer. Dans sa conclusion, Bruno Goyet affirme que « le jeu biographique s’arrête bien avec la mort du sujet », apparente lapallissade contredite par un biographe qui n’hésite pas à faire mourir son sujet trente ans avant qu’il ne disparaisse.

Ce cadre arbitrairement fixé ne doit pas dissuader le lecteur d’un examen attentif du travail de Bruno Goyet. Du point de vue historique, la recherche a été menée avec sérieux, les archives choisies ont été minutieusement dépouillées. L’exposé donne des aperçus inédits sur la fortune des Orléans et sur les relations entre la famille princière et les gouvernants sous la 3è République. Les relations entre la Maison de France et l’Action française, l’action politique autonome du comte de Paris et les moyens de diffusion de sa pensée sont analysées avec précision, l’auteur étant libre d’interprétations et de jugements de valeurs qu’il serait trop longtemps de discuter ici.

Simplement, on regrettera que les pages consacrées aux récits hagiographiques, à la « révérence envers le prince », à la « légende dorée » et à la propagande ne soient pas replacées dans le climat et dans le langage politiques de l’entre-deux-guerres. Ce qui paraît aujourd’hui excessif doit être rapporté au culte de la personnalité qui sévissait dans d’autres partis et dans d’autres milieux. Les élans des royalistes n’avaient rien à voir avoir les comportements fanatiques et les scènes d’hystérie collective qui rythmaient, à gauche et à droite, la vie politique des années trente.

Ce reproche est mineur, mais il doit être souligné car Bruno Goyet, sans doute par souci de rigueur scientifique, semble indifférent à l’ambiance politique de l’époque qu’il étudie. Cette insensibilité méthodique est d’autant plus contestable que l’historien du jeune comte de Paris veut inscrire sa biographie partielle dans un champ sociologique très large, dessiné à la manière de Pierre Bourdieu. L’intention est séduisante, l’exploration des données sociales améliore la connaissance des divers milieux royalistes et de leurs évolutions sous la 3è République, mais le résultat d’ensemble déçoit pour deux raisons :

– Il y a tout au long de l’ouvrage une hésitation entre l’analyse proprement historique et l’enquête sociologique, qui crée un double déficit – quant aux conditions politiques générales dans lesquelles se situe la Maison de France, quant à la sociologie du royalisme français. Cette critique ne signifie pas qu’il faille séparer les domaines mais, en l’occurrence, il semble que l’articulation entre les données sociales et le projet politique est manquée. Elle ne signifie pas non plus qu’il faut rejeter les concepts et les méthodes de Pierre Bourdieu (capital matériel, capital symbolique par exemple) qui sont utilisés avec pertinence par des sociologues que nous accueillons ici avec faveur. Encore faut-il se montrer prudent quand on travaille à la jointure de deux « champs ».

– Or les concepts sociologiques paraissent trop souvent plaqués sur un « terrain » étudié selon des critères hautement contestables. Certes, beaucoup de données sociales font l’objet de relevés significatifs – par exemple l’analyse de l’assistance aux messes du 21 janvier et aux enterrements de princes, ou la classification sociale des présidents locaux de la Ligue d’Action française. Mais il est hasardeux d’en induire une distinction structurelle entre le « Monde » (les grands noms, les salons) et le peuple royaliste. Et il est encore plus difficile de soutenir, selon une des thèses principales de l’auteur, que le jeune comte de Paris à cherché à articuler son projet politique à la structure et aux comportements des « hautes classes ».

Bien entendu, on peut nous soupçonner de vouloir dénigrer une thèse gênante pour les « royalistes de gauche » – que nous ne sommes pas.

Or la thèse ne nous gêne pas, dès lors qu’on évoque le premier comte de Paris, qui était effectivement en liaison avec la haute société, mais pas seulement avec les duchesses catholiques : les Rothschild, par exemple, ont largement soutenu le prince et très généreusement financé certaines de ses entreprises politiques.

Le deuxième comte de Paris est, quant à lui,  étranger au « Monde » pour des raisons tout bonnement… biographiques que Bruno Goyet connaît bien mais qu’il sous-estime : le futur chef de la Maison de France passe son enfance et son adolescence à Larache, dans une ferme, il joue avec des petits marocains et ses études sont pour le moins chaotiques. Ensuite, il s’installe en Belgique après de brefs séjours en France. C’est après le retour d’exil que l’on peut supposer que le comte de Paris a fréquenté du « beau monde » mais le fait ne saurait être établi avant un examen systématique des grands agendas sur lesquels les activités du prince étaient consignés par Pierre Delongraye-Montier. Il est cependant notoire que le comte de Paris détestait ce qu’il appelait la « café society » : sa passion pour la politique le portait à privilégier les relations avec les milieux politiques français et étrangers.

Bien entendu, ces remarques mériteraient mille nuances et précisions. On les trouvera en lisant les mémoires de la comtesse de Paris, qui ne figurent pas dans la bibliographie de l’auteur, alors qu’il y a dans les ouvrages de la princesse de nombreux faits significatifs et qui ne peuvent pas tous entrer – tant s’en faut – dans le champ hagiographique.

Plus généralement, la fidélité dynastique sous la 3è République ne peut être réduite à une opposition rigide entre le monde « aristocratique » et le « peuple » royaliste. C’est un préjugé solidement ancré que de croire que les porteurs de particules appartiennent à un même « monde » et adhèrent aux mêmes « mythologies ». La noblesse française était déjà un corps éclaté en 1789, et la guerre de 1914-1918 a détruit la société décrite par Marcel Proust. Ce qui n’a pas empêché de nombreuses familles nobles de maintenir une double tradition – service de l’Etat, fidélité au prince – qui a conduit de nombreux porteurs de particules à entrer dans la Résistance. Ce qui est établi par François Fleutot dans un livre (2) expédié par le professeur Goyet dans une note pleine d’un mépris injustifié.

La césure Monde/Peuple n’est pas absente, mais il faut prendre garde au fait que le militantisme politique, dans l’entre-deux-guerres, est un creuset aussi important que le service militaire. Surtout dans les ligues de droite, notamment l’Action française, qui sont « interclassistes » et qui disposent d’organisations paramilitaires où se pratique spontanément l’amalgame social.

A trop privilégier les structures sociales, sans assez d’égards pour les remodelages idéologiques et militants de certains comportement de classe, on manque la sociologie du milieu considéré. A trop négliger la force de la conviction personnelle et ce singulier « déterminisme » qu’on appelle la tradition dynastique, on méconnaît gravement les véritables intentions du « sujet » étudié.

Très vite, trop vite, il faut dire que, malgré un matériau très riche et honnêtement exploité, Bruno Goyet a appuyé toute sa recherche sur un argument (résumé p. 316) dénué de pertinence et qui crée une superbe illusion savante. Non, le jeune comte de Paris n’a pas cherché tout au long de sa vie a réussir une « quadruple articulation » entre sa « prétendance » et quatre « champs » – symbolique, rituel, sociologique et idéologique. On ne peut confondre la logique dynastique (continuité politique de père en fils, si conflictuelle parfois…) avec la gestion patrimoniale des familles aristocratiques. On ne peut soutenir que le comte de Paris s’est préoccupé de la sacralité de sa charge, lui qui, par catholicisme profond, répugnait à toute manipulation d’ordre religieux. On a tort de négliger, quant aux relations dans le champ social, la radicalité de la rupture politique opérée par le jeune comte de Paris par rapport aux préjugés de la « bonne société » bourgeoise et aux  milieux maurrassiens : dénonciation de l’antisémitisme, dénonciation des accords de Munich, dénonciation de la misère à une époque où les passions sont extrêmes, rupture dramatique avec l’Action française.

Par les critiques qu’il suscite, le travail de Bruno Goyet est toujours stimulant, du moins jusqu’à 1940. La suite (Alger, le retour d’exil, les relations avec le général de Gaulle) est hâtivement traitée. On n’apprend rien de nouveau et les jugements malveillants sur le comte de Paris sont d’une grande banalité. Décider que le comte de Paris a pris une retraite politique définitive en 1969 est une facilité. On peut défendre ce point de vue. Encore faudrait-il montrer que la publication des Mémoires du prince, puis plusieurs autres livres, n’ont pas eu d’écho. Encore faudrait-il montrer que la commémoration du Millénaire de la France, les relations avec François Mitterrand, les crises de la Maison de France, l’appel à voter pour le président sortant en 1988, la participation au bicentenaire de la Révolution (sans parler des relations avec la Nouvelle Action royaliste et des projets relatifs à la présidentielle de 1981) sont des événements parfaitement insignifiants.

La biographie complète du défunt comte de Paris reste à faire. Nous l’attendons.

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(1) Bruno Goyet, Henri d’Orléans, comte de Paris (1908-1999), le prince impossible, Editions Odile Jacob, 2001. 160 F

(2) cf. François Fleutot, Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000.