Il ne s’agit pas de réprimer le désordre ou de s’y perdre mais de le comprendre c’est à dire, au sens premier, de le prendre avec soi…

D’où qu’il surgisse, et quelle que soit sa forme, le désordre apparaît comme un événement inédit, un scandale, une rupture par rapport à l’hypothétique âge d’or – de la sagesse, de la tradition, de la Révolution pas encore trahie – que nous nous sommes donnés comme référence.

Telle est bien l’impression que nous avons connue pendant ces vingt dernières années, au cours desquelles les individus et la société ont été confrontés à toutes les expériences du désordre (« crise de civilisation » soulignée par Malraux, crise économique, crise des valeurs ; désordre des esprits, des mœurs, des marchés financiers) et ont tenté toutes les réponses possibles : acceptation ludique en mai 1968 (« nos désirs sont des ordres »), changement de 1981, néo-libéralisme, retour à un prétendu traditionalisme politique, intégrisme religieux, accueil résigné ou fervent de l’individualisme, sans oublier le recours aux bonnes vieilles méthodes de la répression policière et des mesures « sécuritaires ».

Autant de vaines tentatives qui, loin de dissiper les mille causes du malaise, ont accru le sentiment de désarroi. D’où la nécessité de faire le point, en se plaçant délibérément hors de l’alternative stérile entre l’ordre et le désordre. Au lieu de regarder celui-ci comme une pure négation, il faut penser l’ordre et le désordre en termes de relation, et observer comment elle s’est nouée dans l’histoire des sociétés.

Tel est l’objet de la recherche que Georges Balandier a menée avec la maîtrise que lui donne son savoir d’anthropologue et de sociologue. Sans jamais nous inciter au relativisme banal, il nous permet de comprendre comment, au lieu de s’exclure, l’ordre et le désordre sont indissolublement liés. La sagesse ancienne, plus souvent célébrée que connue et comprise, est d’abord cette reconnaissance du désordre, cette manière de l’accueillir et de l’intégrer à la société – par le mythe, par les rites, dans la fête – afin que le désordre momentanément et pleinement vécu entretienne le désir d’ordre et favorise son retour. Tel est le sens des fêtes médiévales, qui scandaliseraient tout traditionaliste contemporain, du carnaval brésilien, des rites de la Grèce ancienne et des sociétés africaines dont Georges Balandier nous donne de passionnantes descriptions.

Dans les sociétés de la tradition, l’inversion provisoire des valeurs n’est pas leur perversion ni leur subversion, la raison est suffisamment raisonnable pour tenir compte de la folie – et de la sienne propre – et la foi est assez forte pour donner droit au sacrilège. La perte de ce savoir dans le monde moderne est l’une des causes majeures de nos errements. A la dure conception d’un ordre formel et constamment répressif, ne pouvait correspondre qu’un désir de révolution ou de subversion tout aussi radical. Du refus du désordre, de la négation de son indispensable présence, ne pouvait que surgir un désordre plus grand. Mais, à l’inverse, le consentement au désordre, ou son apologie, ne peut manquer de favoriser des réactions .de défense qui sont incapables de régler quoi que ce soit ou qui que ce soit.

Contre l’imposture d’un traditionalisme qui ignore tout des sociétés de tradition, contre l’illusion de restaurations qui ne sauvent rien, contre le risque toujours menaçant d’une issue totalitaire aux contradictions de la modernité, Georges Balandier conclut son livre par un éloge du mouvement, effectivement plus facile à comprendre et à vivre dès lors que la mémoire collective n’est pas perdue. Le sens des évolutions et des révolutions sociales s’en trouve mieux éclairé, et la vieille question du désordre, à nouveau clairement posée, nous permet de l’appréhender avec une plus grande sérénité.

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Georges Balandier, Le Désordre, Fayard 1988.

 

Article publié dans le numéro 505 de « Royaliste » – 22 décembre 1988