Nous prenons l’Europe au sérieux. Non comme utopie fusionnelle qui abolirait les identités, mais comme domaine familier que nous habitons depuis mille ans, comme civilisation – modes de pensée et manière de vivre -, comme tissu de relations, pas toujours paisibles, en cousins et voisins jamais séparés du monde. Et nous n’avons, quant à nous, jamais cessé de concevoir l’Europe dans son unité profonde, qui ne peut être pensée et vécue dans l’oubli de l’autre Europe, séparée et encore asservie.

Nous prenons l’Europe au sérieux dans son actualité politique, qui ne saurait effacer les données historiques et la permanence des enjeux. L’Europe est composée de nations qui ne connaissent pas la paix et la liberté hors d’un équilibre excluant que l’une d’entre elles domine l’ensemble. Contre les diverses formes d’impérialisme, elle doit rechercher la concertation politique et la coopération économique sans oublier que l’Europe, qui a toujours été plus qu’une notion géographique, ne doit pas être séparée de ses outre-mer. Dans cette Europe en mouvement d’abord Varsovie, puis Budapest, en attendant Prague, Sofia, Bucarest – la France peut et doit jouer un rôle essentiel, selon son projet, grâce à sa présence dans le monde et aux capacités qu’elle affirme ou recèle. II ne s’agit pas seulement de relations économiques et d’innovations techniques, encore que notre pays joue sur ces plans un rôle souvent décisif : la France ne serait pas elle-même si elle ne cherchait à faire prévaloir, en Europe comme ailleurs, son souci de justice et de liberté. Telle est la conviction du président de la République, qui affirme que «l’Europe sera sociale ou ne sera pas».

PRÉTEXTES

François Mitterrand dit vrai. II n’y aura pas d’Europe, et plus de société, si la CEE laisse se répandre la violence de l’économie libérale, livre les hommes, les entreprises et les terres à la logique du capital, à l’impérialisme financier, et à l’arbitraire bureaucratique qu’engendre nécessairement le prétendu marché (1) … II est urgent que la France, et pas seulement elle, s’oppose à cette conception mutilée et mutilante de la communauté européenne dans tous les lieux où elle peut exercer son influence.

Même si l’Assemblée de Strasbourg ne joue pas un rôle décisif, les élections européennes font partie de cet enjeu, et la campagne électorale devrait être un moment privilégié· d’explications et de débats. Nous constatons avec regret que tel n’est pas le cas. Une nouvelle fois, les projets pour l’Europe que les grandes formations sont censées défendre se réduisent par trop à des stratégies hexagonales et à des tactiques menées à ! ‘intérieur des camps et des partis. Une nouvelle fois, les élections européennes sont le prétexte d’ambitions personnelles – surtout chez ceux qui se disent les plus fervents européistes. Ainsi, la constitution de deux listes à droite ne correspond pas à deux visions de l’Europe, mais à l’ambition personnelle de M. Giscard d’Estaing et à la stratégie nationale du CDS, tandis que le RPR avoue par son suivisme qu’il a renoncé à défendre la tradition gaulliste dont il se prétend l’héritier. La question européenne se perd dans l’écheveau des calculs d’une opposition disloquée, comme on l’a vu lors du débat sur la motion de censure maladroitement déposée par les « réformateurs ». En somme, rien qui puisse susciter l’accord ni même l’intérêt.

La campagne communiste n’est pas moins décevante puisque Philippe Herzog, qui aurait pu fournir d’utiles sujets de réflexion, a choisi d’en faire un examen de passage personnel devant la direction de son parti. Ce qui n’est pas le meilleur moyen de sauver une tradition qui, actualité soviétique et chinoise aidant, entre dans la phase terminale de son agonie. Un vote pour le Parti communiste s’en trouve privé de signification. Face à la vacuité de la droite et à l’effondrement communiste, le Front national et les Verts peuvent, chacun de son côté, prétendre donner du sens à la campagne et à la présence de leurs candidats à Strasbourg. Mais il y a là deux dangers, opposés mais symétriques dans la régression. Chez Jean-Marie Le Pen, régression nationaliste qui confisque la nation dans la méconnaissance de son histoire et la négation de son identité. Régression chez les Verts (2), qui réduisent la cause commune de l’écologie à une pratique partisane et qui l’orientent vers un « pacifisme » où se trouveront un jour ou l’autre récusés les principes et les moyens, effectivement pacifiques, de notre dissuasion nucléaire.

QUEL CHOIX ?

Reste la liste socialiste. Lorsque Laurent Fabius fut désigné pour la· conduire, nous avons estimé que c’était le meilleur choix possible. De fait, l’ancien Premier ministre développe des thèmes qui nous sont proches lorsqu’il dénonce le laisser-faire libéral, insiste sur les exigences sociales du développement économique et rappelle l’indépendance de notre force de dissuasion. Sur le projet politique qu’il exprime, il y avait possibilité d’un rassemblement de toute la majorité présidentielle, et d’une représentation de toutes ses composantes à l’Assemblée de Strasbourg. Certes, Laurent Fabius convie à ce rassemblement le jour du scrutin. Mais la liste qu’il anime n’en est ni le reflet ni l’annonce – à moins de considérer, ce qui ne peut être notre cas, que M. Jean-Paul Benoist représente, par sa personnalité et ses idées, l’ensemble de ladite majorité …

Une fois encore, le rassemblement de toute la majorité présidentielle a été sacrifié aux sacro-saints équilibres entre les courants du Parti socialiste. Une fois encore, la promesse d’ouverture n’a pas été tenue, tant est faible le nombre de personnalités extérieures susceptibles d’être élues. De ce constat, la Nouvelle Action Royaliste se doit de tirer les conséquences. Toujours en accord avec le projet présidentiel, elle prend trop au sérieux la question européenne pour entrer dans la logique d’un appareil partisan, qui réduit la politique à sa propre mesure. Aussi regrette-t-elle de devoir préconiser le vote blanc.

***

(1) cf. l’éditorial du n° 516

(2) cf. l’éditorial du n° 514

Editorial du numéro 517 de « Royaliste » – 12 juin 1989