En commémorant, sous le patronage d’éminentes personnalités de la Résistance, le soixantième anniversaire du programme du CNR, l’association Attac voulait à la fois rendre hommage aux libérateurs de la patrie, souligner l’ampleur de l’œuvre économique et sociale accomplie dès 1945 et dénoncer sa destruction méthodique par les ultra-libéraux. Lors de mon intervention au colloque d’Attac, j’avais invité les participants à tirer les leçons politiques de 1944, afin de réussir la révolution nécessaire à la reconstruction de notre pays.

Le général de Gaulle est l’homme qui a réussi deux révolutions, dans l’esprit de celle de 1789. La révolution de type gaullien est à l’opposé des révolutions jacobine de 1792-93 et bolchevique de 1917 : le Général agit selon un principe de légitimité, il vise à restaurer (en 1944) ou à préserver (en 1958) la légalité républicaine, c’est-à-dire l’Etat de droit, par le moyen d’un gouvernement qui s’appuie sur la souveraineté nationale et qui crée un nouvel ordre institutionnel fondé sur la souveraineté populaire.

Etranger au révolutionnarisme petit-bourgeois (l’esthétique de la barricade) et opposé aux vengeances purificatrices, le général de Gaulle est un classique qui conçoit la révolution comme :

– un processus de renversement du pouvoir établi ;

– « un courageux et profond renouvellement intérieur », selon ses propres termes.

 

Prendre le pouvoir

Lorsqu’elle reste fidèle à l’esprit de la Résistance, une fraction de la gauche se complaît aujourd’hui dans un étrange récit des événements des événements de 1944 : en gros, des comités de base souplement fédérés par le CNR auraient chassé des bandes de nazis et de vichyssois tandis que les armées alliées opéraient sur de lointains théâtres ; puis les représentants de la gauche démocratique auraient appliqué le programme économique et social adopté dans la clandestinité…

Le nom du général de Gaulle est à peine cité tout au long de cette belle légende spontanéiste, et le mot de patrie n’est pas prononcé. Or plusieurs points sont difficilement récusables :

– C’est la Déclaration aux mouvements de résistance du 24 avril 1942 (cf. Royaliste n° 834) qui est la matrice du programme du CNR – ce qui ne disqualifie en rien la qualité du travail programmatique accompli par la Résistance intérieure ;

– La création du CNR se fait selon les directives que le Général signe à Londres le 21 février 1943 et que Jean Moulin a pour mission de faire appliquer ;

– La France combattante soutenue par une très large majorité de Français est engagée dans une lutte de libération nationale, contre l’armée allemande qui occupe le territoire de la patrie.

Le texte du CNR est à la fois un « plan d’action (militaire) immédiate » et un programme explicitement politique puisque les dirigeants de la Résistance déclarent qu’ils resteront unis après la libération « Afin d’établir le gouvernement provisoire de la République formé par le Général de Gaulle pour défendre l’indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle ; ». Tel est le premier point. Les deux suivants concernent le « châtiment des traîtres… » et « la confiscation des biens des traîtres et des trafiquants du marché noir… ».

Il est donc clair que l’insurrection patriotique a un objectif primordial : l’installation dans la capitale du gouvernement constitué à Alger le 3 juin 1944, qui est reconnu de facto par les Alliés comme l’a été le Comité français de Libération nationale.

Le Comité de Londres et le Gouvernement d’Alger sont manifestement fondés sur le principe de légitimité proclamé par le général de Gaulle en 1940 (la défense de la patrie est le premier critère de légitimation) et ils ont pour tâche de rétablir la légalité républicaine dans les territoires libérés. En raison de la guerre, le gouvernement agit par ordonnances, mais dans le souci de la restauration démocratique – par l’ordonnance du 17 septembre 1943, le Comité français de la Libération nationale avait créé une Assemblée consultative provisoire – tandis que le CNR se soit attribuer une fonction représentative en territoire occupé.

Si l’on peut parler d’une « monarchie de guerre » (il y a unité de la décision politique et militaire), il s’agit bien entendu d’une monarchie res publicainec’est dans le cadre d’un Etat de droit progressivement rétabli contre l’usurpation maréchaliste (tous les actes de Vichy sont annulés par l’ordonnance du 9 août 1944) tandis que s’institue une ébauche de représentation nationale.

Sans négliger les conflits internes à la Résistance, ni les ambitions de divers groupements, on peut tracer le schéma de la révolution de 1944 : sous les ordres d’un chef légitime et d’un gouvernement assumant la légalité républicaine, une organisation de combat (le CNR) déclanche l’insurrection armée en France et surtout à Paris pour y prendre le pouvoir politique.

Cette prise du pouvoir est un modèle du genre. Dans tout le pays, les administrations vichystes dûment noyautées passent sous le contrôle de la Résistance. A Paris, c’est pendant les durs combats qui opposent les FFI et les troupes allemandes que Yvon Morandat s’installe à Matignon et Léo Hamon à l’Hôtel de Ville – lieux évidemment symboliques pour la nation et pour le peuple parisien. On sait par ailleurs que l’entrée du général Leclerc a la tête de la 2ème DB ne répond pas à une nécessité stratégique mais à un impératif politique national et international : il est essentiel que la capitale de la France soit libérée par le peuple parisien et par l’armée française.

Pourquoi ?

Parce que le Général de Gaulle lutte depuis 1940 sur plusieurs fronts : militairement contre l’ennemi allemand et contre l’ennemi vichyssois (combats en Syrie, combats contre la Milice dans le Vercors et ailleurs…), politiquement contre l’adversaire américain et son allié britannique. La prise du pouvoir est indispensable pour conjurer ces périls multiformes. Ceux qui affirment que la politique gaullienne pendant la guerre est celle d’un homme fou d’orgueil et d’ambition se trompent. Jean Moulin, et bien d’autres chefs de la Résistance, ont une claire appréciation des enjeux :

« Il s’agit pour vous de prendre le pouvoir contre les Allemands, contre Giraud et peut-être contre les Alliés. Dans ces conditions, ceux qu’on appelle très justement les gaullistes, ne doivent avoir et n’ont, en fait, qu’un chef politique, c’est vous », écrit le premier président du CNR dans son rapport du 7 mai 1943. Giraud éliminé, la menace d’un arrangement sous l’égide américaine entre des politiciens vaguement résistants et des hommes de Vichy continue d’exister jusqu’en août 1944.

A Paris, le « programme » tracé par Jean Moulin est appliqué point par point. La prise du pouvoir contre les Allemands est une opération militaire accomplie par le CNR et les troupes du général Leclerc. Les partisans d’un bricolage politicien (Edouard Herriot, président du Parti radical, déjeune avec Pierre Laval et Otto Abetz le 13 août) sont vite dépassés par les événements. Reste l’obstacle américain – beaucoup plus sérieux que les éventuelles manœuvres du Parti communiste.

Pour le Général, les communistes représentent un risque potentiel, alors que les Américains constituent un danger immédiat. D’une part, les communistes sont intégrés au CNR – ce qui exclut un affrontement sur le mode yougoslave (entre Mikhailovitch et Tito). D’autre part, un putsch communiste en France aurait été durement réprimé par les éléments réguliers de l’armée française.

Le débat sur la réalité du risque communiste ne saurait être clos en deux phrases. Mais le danger américain est une évidence historique majeure : tout au long de la guerre, le président des Etats-Unis cherche à se débarrasser du chef de la France libre, qu’il déteste en raison du caractère éminemment politique et national de son action. Le général de Gaulle résiste aux entreprises de F. Roosevelt dans tous les domaines – militaire, monétaire, diplomatique – ce qui implique la prise du pouvoir politique à Alger, dans les territoires libérés après les débarquements de Corse, de Provence et de Normandie, puis à Paris. On sait que les Américains veulent que la France soit traitée comme un pays défait – placé sous l’autorité de l’Allied military government in occupied territories (AMGOT). L’installation d’administrateurs civils dans les territoires libérés et la prise du pouvoir dans la capitale anéantissent les plans de Roosevelt.

 

Légitimité populaire 

Le général de Gaulle et les ministres du gouvernement provisoire peuvent dès lors passer à la seconde phase de la révolution : la transformation profonde de la société française. Là encore, la rapidité des décisions prises est la clef du succès. Comme nous sommes encore en « monarchie de guerre », la révolution se fait en 1944-1945 par une série d’ordonnance : sur le vote des femmes en 1944, sur les principales nationalisations, sur les comités d’entreprise et sur la sécurité sociale en 1945.

Cette monarchie de guerre agit à l’opposé d’un système dictatorial : tout en rétablissant les libertés publiques, le gouvernement légitimé par la libération de la nation prépare le retour au mode normal de légitimation populaire – l’élection d’une assemblée constituante par le suffrage universel. Mais, comme toujours dans la tradition gaullienne, la restauration est une révolution : selon l’intention exprimée à Londres, le Général refonde la souveraineté nationale sur la souveraineté populaire par le recours au référendum (récusé à l’époque, comme en 1958, par les radicaux et les communistes). C’est ainsi que trois référendum (21 octobre 1945, 5 mai 1946, 13 octobre 1946) aboutiront pour le meilleur (le Préambule de 1946) et pour le pire (le régime d’assemblée) à la IVème République.

La révolution de 1944 est une réussite dans la mesure où elle abolit, restaure et instaure, selon la légitimité et par la loi, un ordre politique fondé sur les principes de justice et de liberté. C’est aussi une révolution inachevée, car la rénovation constitutionnelle est manquée. Il faudra une seconde révolution, en 1958, pour que les institutions nouvelles puissent être démocratiquement fondées.

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POUR EN SAVOIR PLUS

René Hostache : Le général de Gaulle, Jean Moulin et la création du CNR, Les Editions la Bruyère, 1989 ; De Gaulle 1944, victoire de la légitimité, Plon, 1978.

Entretien avec Maurice Kriegel-Valrimont, Royaliste, n° …

Léo Hamon, Vivre ses choix, Robert Laffont, 1991.

Article publié dans le numéro 835 de « Royaliste » – 2004