Alors que la colère est une brève flambée, la haine cuit et recuit à petit feu. Quand elle éclate, meurtrit et détruit, il ne sert plus à rien de dénoncer sa barbarie et de pleurer ses victimes. C’est lorsqu’il naît et grandi qu’il faut saisir le mouvement haineux.

Chaque jour sur nos écrans, le spectacle de la haine. Plus exactement de ses effets, considérables ou minuscules à l’échelle de l’histoire, mais toujours accompagné par un discours médiatique qui évoque le chœur des pleureuses dans les sociétés traditionnelles.

Combien sommes-nous à être exaspérés par cette compassion bavarde ? Mais comment refuser de déplorer à l’unisson les guerres, les attentats, les crimes de sang sans être accusé de complicité et sans s’accuser d’indifférence ?

Deux réponses s’offrent, qui sont liées. L’une est politique car le premier souci du politique est d’empêcher la haine, de maintenir la violence hors des limites de la cité afin que soit respecté le droit pour chacun de vivre en sûreté. L’autre est philosophique : pour prévenir la haine, il faut la débusquer, la suivre dans sa progression silencieuse, déjouer ses ruses et avant tout la nommer comme telle au lieu d’utiliser des mots (« barbarie », « inhumanité ») qui réjouissent d’autant plus les haineux que leur haine n’est ni impulsive, ni sauvage, mais une passion hautement civilisée et froidement raisonnée. A l’opposé du verbiage médiatique, la langue ordinaire nous dit que la haine est froide tout en évoquant les haines recuites. Autant d’indications qu’une phénoménologie de la haine doit prendre au sérieux.

Dans un livre remarquablement pensé et écrit, François Guery s’est livré à cette réflexion paisible et méthodique au sens premier : il a suivi l’itinéraire de la haine en ses tours et détours, de sa naissance à son aboutissement (1).

Au contraire de la flambée et du cri de colère, la haine cuit et recuit dans le silence, elle se cultive selon un plan prémédité, caché avec soin mais toujours implacable. La haine n’est pas égoïste. Née de l’envie, elle est tournée vers l’autre – l’objet de la persécution avec lequel le haineux forme un couple qui ne ressemble en rien, contrairement à ce qu’on dit, au couple amoureux. L’amour brûle les amants et leur fait accomplir mille folies, la haine frigorifie le cœur par ses calculs, son inlassable vigilance, ses manœuvres lentes et infimes qui visent à enfermer le sujet haï dans un cercle de haine toujours plus large et oppressant. La haine est obsédante ; elle fait oublier la fatigue et la faim, elle efface la peur de la mort. D’où l’extrême puissance de la haine, la terrible efficacité de l’antipolitique de la haine que la raison politique peut renvoyer à son impuissance en désignant les institutions qui la rejettent aux marges.

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(1) François Guery, Haine et destruction, Ellipses, 2001.

 

Article publié dans le numéro 791 de « Royaliste » – 1er avril 2002