Les Français ont voulu la coexistence. La Constitution la favorise. Quel est son enjeu, quelles sont ses limites ?

Le peuple français est « légitimiste », et saisit toutes les occasions de l’affirmer. Il croit nécessaire que le pouvoir s’incarne dans un homme indépendant, dans un arbitre serviteur de toute la nation. Les Français veulent la stabilité de l’Etat et la continuité de sa politique. Le soutien longtemps accordé au général de Gaulle ne s’explique pas autrement. Et le sens des élections du 16 mars est clair : à droite comme à gauche, une très large majorité de Français a choisi la stabilité et la continuité en pesant au gramme près le rapport des forces : une droite pas trop victorieuse, une gauche pas trop battue. Le Premier ministre peut gouverner, mais tout juste.

COMME EN MONARCHIE ?

Ainsi, le risque majeur qui pesait sur la Constitution paraît surmonté et ceux qui, tels Raymond Barre, voulaient l’épreuve de force ont été désavoués. La coexistence est effective et le Président y a gagné une popularité inattendue. Pour les royalistes que nous sommes, l’expérience est passionnante. Voici, grandeur nature, une simulation des rapports entre les pouvoirs telle qu’ils pourraient exister dans une monarchie. Depuis 1958, la convergence entre le Président et le Premier ministre avait laissé dans le flou la répartition des rôles prévus par la Constitution. L’Elysée pouvait concentrer l’essentiel du pouvoir exécutif et faire du Premier ministre un super chef de cabinet, commis au rôle ingrat de « bouclier » du Président. Nous voyons depuis le 16 mars se dessiner une délimitation des domaines beaucoup plus nette. Au Président, revient la charge de veiller sur l’essentiel : le jeu de la France dans le monde et la défense du pays, les principes fondamentaux de la justice et de la liberté et la garantie de l’Etat de droit. Au Premier ministre et à son gouvernement, sont confiés la gestion économique et sociale, à leurs risques et périls. Qui sort de son domaine s’expose à l’affrontement, et risque d’être sévèrement désavoué par le pays. Tel est bien, à nos yeux, le schéma de la répartition souhaitable des rôles.

LIMITES

Cette coexistence serait satisfaisante et rendrait inutile tout changement institutionnel si la logique politique ne s’en mêlait. De fait, quelques mois d’expérience montrent que la crise, toujours latente dans la Vème République, n’est surmontée qu’en apparence. Parce qu’elle pose en principe la compétition pour le pouvoir suprême, notre Constitution inscrit dans l’Etat un affrontement permanent qui est préjudiciable aux intérêts du pays :

– Le premier inconvénient de la coexistence est qu’elle crée, inévitablement, une rivalité entre le Président et son Premier ministre, dont l’enjeu est la conquête ou la conservation du pouvoir suprême. La coexistence ne crée pas une collaboration entre les deux têtes de l’exécutif : il s’agit d’une paix armée, qu’on maintient en préparant la guerre.

– Le second inconvénient est la tentation démagogique. Rien n’interdit au Président de se comporter en candidat (ce n’est pas le cas de F. Mitterrand) et de sortir ainsi de son rôle arbitral. Le Premier ministre quant à lui est logiquement conduit à inscrire son action dans le très court terme, en privilégiant les mesures spectaculaires et en favorisant ses clientèles électorales. Jacques Chirac n’a pas su éviter ce piège, et apparaît moins comme le Premier ministre de la France que comme le chef d’une majorité de combat. Comment le bien commun pourrait-il sortir de ces opérations tactiques et stratégiques ?

– Plus grave encore, le danger qui pèse sur la cohérence et la crédibilité de notre diplomatie. Le Premier ministre est sans cesse tenté d’empiéter sur le domaine présidentiel, pour acquérir une dimension internationale ou la conforter. Et même lorsque les deux hommes parlent d’une seule voix, partenaires et adversaires de notre pays peuvent facilement jeter le doute, semer le trouble par des campagnes de rumeurs. Aujourd’hui souhaitable comme moindre mal, la coexistence ne pourrait s’installer durablement et fonctionner efficacement que si le chef de l’Etat était placé au-delà des rivalités politiques. La monarchie simulée que nous connaissons et dont nous éprouvons les limites fait désirer la chose même : une présidence royalisée, réellement arbitrale.

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Article publié dans le numéro 453 de « Royaliste » – 2 juillet 1986