Nous sommes confrontés au retour à un racisme qui n’est pas la résurgence de l’hitlérisme mais l’héritage de l’idéologie coloniale professée par sous la 3ème République.

Les travaux de Robert Castel font à juste titre référence (1) et le livre qu’il a récemment publié fera date(2). Pourtant, nous croyons tout savoir sur le « problème des banlieues ».

Pourquoi les guillemets ? Parce qu’on ne parvient pas à se mettre d’accord sur l’énoncé du problème : « quartiers difficiles » ? « Jeunes des banlieues » ? Beurs ? Rebeus ? Pourquoi dit-on que des jeunes sont « issus de l’immigration » alors qu’ils sont citoyens français ? C’est là une vérité juridique mais un sociologue peut isoler cette catégorie car elle vit dans certains quartiers, pose certains types de problèmes et fait l’objet d’une discrimination négative qu’on cherche à compenser par une discrimination positive.

Quand on soulève ces difficultés sémantiques, on s’entend souvent dire qu’« on sait très bien de quoi on parle » : des jeunes arabo-musulmans de la banlieue des grandes villes.

De fait, Robert Castel montre que ces jeunes inscrits dans cette catégorie floue (les jeunes arabes parlent peu l’arabe, on oublie les kabyles et la pratique religieuse n’est pas une dominante). Mais c’est en fonction de leurs noms et prénoms que ces jeunes font l’objet de discriminations à l’embauche et dans leurs rapports avec les policiers et les juges ; ils sont plus exposés que d’autres à l’échec scolaire et sont victimes d’une relégation dans les quartiers pauvres.

Nous savons tout cela mais nous ne pouvons pas faire de ces jeunes des victimes absolues. Robert Castel énonce d’autres vérités, non moins dérangeantes :

Ces jeunes bénéficient de tous les droits des citoyens français (droit de vote, Sécurité sociale, enseignement gratuit) ce qui en fait des privilégiés par rapport aux jeunes qui vivent en Europe de l’Est, par exemple.

Les « quartiers difficiles » sont très favorisés par rapport à des petites villes de province : à Villiers-sur-Marne, les revenus sont plus élevés qu’à Verdun, et la vie est beaucoup moins agréable dans la Meuse que dans la Marne où les services publics sont nombreux et où l’on est proche de la capitale.

On ne saurait donc parler de ghettos, de zones de non droit et d’exclusion culturelle (les jeunes des quartiers reçoivent la même culture que les autres français par l’école, la radio et la télévision). Mais il est vrai que, malgré tout ce qui a été fait depuis la « marche des beurs » de 1983, il existe des quartiers pauvres en voie d’ethnicisation car certaines populations y sont reléguées. Echec de l’intégration ? Certains le disent pour justifier contrôles et répressions. Mais personne n’est en mesure de dire ce qui se serait passé si la politique de la ville n’avait pas existé…

L’optimisme n’est pas non plus de mise. Les groupes relégués sont étrangers au pays de leurs parents ou grands parents mais ils ne sont pas pleinement intégrés dans la société française. Ils ne sont « ni dedans, ni dehors » comme dit Robert Castel qui montre que cette incertitude fut la cause des émeutes de l’automne 2005.

Aucune réponse n’a été donnée à cette révolte qui ne fut ni islamiste ni ethnique mais qui conforta deux attitudes extrémistes : celle des intégristes de l’universalisme, qui veulent éradiquer tout particularisme ; celle des « indigènes de la République » qui s’imaginent dans une France toujours coloniale.

Ces deux discours d’exclusion s’inscrivent dangereusement dans un climat idéologique caractérisé par le « retour au racisme » : la France n’est plus colonialiste mais une partie de ses élites reprennent l’idéologie racialisante de la 3ème République, étrangère au biologisme, mais qui enferme certaines populations (pas toutes, pensons aux Asiatiques) dans une « seconde nature » qui interdirait leur intégration. On crée ainsi une dialectique de la violence très utile aux démagogues de gouvernement. C’est une régression. Ce n’est pas une fatalité.

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(1) Cf. Les Métamorphoses de la question sociale, Gallimard, 1995 et L’Insécurité sociale, Seuil, La République des Idées, 2003

(2) Robert Castel, La discrimination négative, Citoyens ou indigènes ? Seuil, La République des Idées, 2007.

 

Article publié dans le numéro 924 de « Royaliste » – 2008