Dans l’entretien, intéressant à plus d’un titre, positif sur plus d’un point, que le Premier ministre a récemment accordé au Monde (1), il y a une idée que nous ne pouvons accepter : celle de la réduction du mandat présidentiel. Il n’est pas trop tôt pour s’inquiéter, et pour marquer notre hostilité totale à une réforme aussi séduisante que pernicieuse. Séduisant, le quinquennat l’est en effet pour le pouvoir actuel, et pour une opinion encore mal informée. Après les élections législatives, le Président de la République pourrait, en cas de succès à un référendum sur cette question, se faire réélire pour un nouveau mandat, désormais réduit. La manœuvre serait habile en apparence : en faisant coïncider les législatives et les présidentielles, le risque d’un divorce entre les pouvoirs serait moindre, et la principale menace d’instabilité se trouverait écartée.

LA RES PUBLICA

Pourtant, il faut dire non, et cinq fois plutôt qu’une, au quinquennat dont Laurent Fabius se déclare partisan. Certes pas pour nous démarquer, l’échéance approchant, d’un Premier ministre que nous avons soutenu dans les pires moments. Ni par adhésion soudaine à la politique du pire, qui ne sera jamais notre fait. Mais parce que nous tenons aux institutions de la Vème République, dont le bienfait pour la nation n’est plus à démontrer, et parce que nous nous retrouvons dans ses principes fondamentaux, même s’ils ne sont que partiellement appliqués.

Des royalistes partisans d’une république ? Le paradoxe peut paraître insoutenable. Il disparaît cependant si l’on veut bien reconnaître que le royalisme n’est pas une idéologie anti-républicaine, mais la volonté de réunir les conditions du bien commun, mais le souci de la res publica. Encore faut-il donner un contenu à cette république, définir les institutions qui permettent de servir le bien commun – ce que le vieux parti républicain a toujours refusé (2). Avant la Révolution puis après l’Empire, la monarchie avait réuni ces conditions, auxquelles tout homme d’Etat, explicitement ou non, ne cesse d’aspirer : pas de pouvoir politique sans indépendance de celui-ci à l’égard des partis et des intérêts ; pas de justice sans arbitrage, que seule l’autonomie du pouvoir permet ; pas de projet commun sans continuité de l’œuvre à travers les siècles ; pas d’unité sans que chaque citoyen puisse se reconnaître dans l’Etat qui le sert. Et point de légitimité sans un pouvoir qui fasse le lien entre passé, présent et avenir.

Les constructions qui ont prétendu nier ces exigences, ou les remplacer par autre chose, se sont toutes effondrées. Le général de Gaulle en avait tiré la conséquence, en restaurant l’Etat dans son indépendance, en le désignant comme l’arbitre effectif, en le mettant à nouveau au service de l’unité nationale et de la continuité du projet. Son œuvre était manifestement d’esprit et d’intention monarchique et souffre de ne pas avoir été achevée. Les crises qui nous menacent et les contradictions qui minent la fonction présidentielle soulignent ce manque, qu’il faudra un jour combler.

L’ETAT DETRUIT

Mais ce n’est pas parce que l’édifice est dépourvu de certains piliers et n’a pas reçu sa voûte qu’il faut le jeter bas I Or c’est très exactement ce que proposent les partisans du quinquennat :

— Le quinquennat enlèverait au pouvoir son indépendance nécessaire. Elu en même temps que l’Assemblée, le chef de l’Etat serait plus que jamais le chef d’un parti, et ne pourrait plus espérer se libérer de lui. C’est comme si, outre-Manche, le chef du parti vainqueur devenait, pour quelques années, roi ou reine d’Angleterre. Chez nous, la fonction présidentielle se trouverait réduite et bientôt détruite, le Président devenant une sorte de super-premier ministre.

— Le quinquennat contredirait le souci de l’arbitrage, et par conséquent l’exigence de justice. Simple chef de parti, le président quinquennal ferait exclusivement la politique de ce parti et de sa clientèle, sans avoir le temps, ni la possibilité, de se poser la question du bien commun.

— Le quinquennat nierait le principe d’unité. Chef de parti et le demeurant, le Président serait plus que jamais l’élu des uns contre les autres, incapable de sortir de la logique de l’affrontement tant le moment de sa réélection, ou de sa succession, serait proche.

— Le quinquennat détruirait la continuité, déjà insuffisante, dont nous disposons. Sept années sont peu de choses pour mener à bien une politique. La réduction du mandat interdirait toute mise en œuvre d’un projet, et inciterait à une gestion sommaire, accompagnée d’une démagogie permanente.

— Le quinquennat ruinerait, enfin, toute idée de légitimité. Confondue avec les législatives, l’élection présidentielle perdrait sa spécificité, et le Président son statut particulier. Privé de son autorité propre, le chef de l’Etat redeviendrait un personnage inconsistant, sans prestige à l’intérieur comme à l’extérieur.

Une réforme constitutionnelle est concevable, dans le prolongement de ce qui a été entrepris voici un quart de siècle. Celle que le Premier ministre et tant d’autres suggèrent est négative, régressive, étrangère à toute raison. A la tactique politique comme à la logique folle, il faut dès à présent dire non.

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(1 ) « Le Monde », 7 janvier 1986.

(2) Cf. « La République au roi dormant ».

Editorial du numéro 441 de « Royaliste » – 15 janvier 1986